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Elections en Afrique ; 
à quand la victoire du peuple ?
(2ème partie)

Pour créer les conditions favorables à la victoire du peuple, il est essentiel de procéder à un diagnostic assez approfondi et critique de notre condition, revoir notre conception du leadership et surtout faire prendre conscience au peuple, lui-même, de son pouvoir.


Nous avons confondu pendant des décennies, « l’image » du Sénégal, sur la scène internationale avec sa véritable « réalité » politique. Cette image n’exprime tout au plus, qu’une différence de positions et de rôles, assignées par les « puissances dominantes » aux nations dominées, au gré de leurs intérêts, dans ce qui ressemble plutôt à un tragique « jeu de dupes » au sein du système impérialiste.

A bien y réfléchir, ce sont bien souvent des pays ayant une « mauvaise image », ou une « petite diplomatie » en apparence, qui connaissent un réel progrès, social et économique, parce qu’ils se sont justement affranchis des standards de la « communauté internationale ». En poursuivant leur propre agenda, ils disposent ainsi de véritables atouts pour peser sur la scène internationale. Il n’existe aucune véritable diplomatie sans moyens de pression économique ou militaire. Quels sont les moyens de pression des pays qui ont accepté leur domination ?


Ne vaudrait-il pas mieux transformer notre réalité que de chercher à « soigner notre image » surtout auprès de ceux dont la démocratie est loin d’être parfaite et qui ont intérêt à nous nourrir d’illusions.

Le Sénégal est composé, comme tous les peuples, d’individus ayant des sensibilités idéologiques différentes, poursuivant des intérêts qui peuvent être divergents voire même conflictuels.

C’est un pays qui a vu naître, comme partout, des collaborateurs au système d’oppression de leur peuple ; mais, ces derniers ne sauraient éclipser la contribution à la lutte contre le colonialisme de milliers de militants anonymes qui par leur adhésion à ce combat, ont permis de révéler des figures telles que : le roi Albouy Ndiaye, Sidya Ndaté Yalla Diop, Lamine Senghor, Cheikh Anta Diop, Mamadou Dia, sans oublier, Ibrahima Sarr, un des acteurs de la première grève des cheminots de l’AOF, entre autres grandes figures qui resteront dans les annales patriotiques de notre pays.

Il est donc tout à fait heureux, qu’une fraction de la jeunesse sénégalaise, s’inscrivant dans cette tradition de résistance, a su secouer le confort de ceux qui profitent du statu quo. Cette jeunesse, à l’instar de celle des autres pays frères qui aspirent à la liberté, peut emmener des changements positifs, au Sénégal et sur le continent.

Car il nous faut lever les yeux pour regarder autour de nous, nous rendre compte que le Sénégal n’est pas isolé du reste du monde, et que son destin est fortement lié à celui des Africains. Partout en Afrique c’est le même scénario qui se joue avec quelques modifications, en fonction des contextes sociales culturelles et politiques.

C’est seulement dans l’unité que nous pourrons faire face aux forces qui ont décidé de faire de notre continent leur avenir.

Nous devons penser ce système avant qu’il ne soit trop tard au lieu de continuer dans ce mimétisme puéril qui risque de nous être fatal.

Avec la cécité intellectuelle qui semble habiter la classe dirigeante africaine, Il parait évident que ce n’est pas non plus par « l’école coloniale », que nous confondons avec l’éducation, que nous parviendrons à rattraper « notre retard » dans la course aux richesses par l’expropriation, l’exploitation, le massacre de masse et la destruction de l’environnement.

Ces pays, contrairement à ce qu’ils veulent nous faire croire, ont connu l’essor économique, en dominant la majorité des peuples de la terre sans offrir l’accès à l’éducation à la majorité de leur population, et d’ailleurs, sans politique de réduction des naissances. Ce sont plutôt là, des conséquences de l’industrialisation et non pas ses causes.

C’est faire preuve d’une méconnaissance de l’histoire même de l’industrialisation de l’Europe, de celle des peuples Africains et de l’humanité en général que de considérer qu’il faut être « éduqué » pour se « développer ». Cela n’est pas le cas de ceux qui nous servent de modèles. Car la généralisation de l’enseignement s’est effectuée bien après leur « développement », et à ce jour, l’analphabétisme n’a pas complètement disparu. Il en est de même pour le contrôle des naissances qui est le résultat des effets combinés de leur industrialisation et des diverses mesures et contraintes pour fournir en main d’œuvre les différentes manufactures et conjonctures historiques.

Cette tendance des classes dirigeantes à rejeter la faute sur les classes qu’elles exploitent en les rendant responsables de leur misérable condition, évoquant soit leur ignorance ou leurs mœurs dépravées (comme si elles mêmes étaient immunisées contre les vices), et leur forte natalité, exprime leur volonté de cacher l’origine injuste de leur opulence mais peut-être aussi, la crainte des oppresseurs de voir naître, en grand nombre chez les peuples qu’ils opprimés oppriment, des enfants qui viendraient au monde avec le avec le poing levé.

Nous sommes restés sur une histoire officielle hautement romantique de l’Occident, qui occulte le processus par lequel il s’est « développé » sur le dos des peuples conquis par la violence.

Quand on s’est mis à dos plus de la moitié des peuples de l’humanité, on a plutôt intérêt à travailler dur, afin de maintenir sa domination et surtout d’éviter le réveil de ces peuples par crainte d’éventuelles représailles de leur part. La majeure partie de ce que l’on considère comme les « réalisations occidentales », sont motivées par la volonté de maintenir leur domination sur le reste du monde.

L’éducation dont l’objectif principal devrait être la promotion et le renforcement des valeurs d’une société donnée et la résolution des problèmes de cette dernière, remplit dans nos pays des fonctions complètement opposées. L’école, non seulement nie nos valeurs, ridiculise notre histoire et notre culture, mais elle forme principalement des individus chargés de résoudre les problèmes et de gérer les affaires des entreprises et des institutions étrangères.

Elle nous pousse à avoir honte de notre culture, notre histoire, nos langues,1 et notre héritage. Le système éducatif hérité de la colonisation, dans la majorité des cas, produit des individus sans identité, sans conscience collective. Des individus qui acceptent même leur servilité avec fierté, trompés par l’illusion de trouver la liberté dans le reniement de soi. Leur plus grand rêve est de revivre la « légende » que leur a vendue l’Occident. Ce mimétisme atteint des proportions qui révèlent des problèmes beaucoup plus sérieux. Dans presque tous les pays du monde, les individus parlent les langues étrangères avec leur propre accent. Chez nous, certains poussent le ridicule jusqu’à parler leurs langues maternelles avec l’accent étranger.

Cela est d’autant plus attristant, qu’au moment où certains des Africains qui ont été arrachés de force à leur continent, obligés de changer de nom, d’adopter des langues étrangères, cherchent à se reconnecter à leur culture, d’autres, qui ne sont apparemment point indignés par la servitude, sont fiers de parler les langues de leurs colonisateurs, et se soucient beaucoup plus de leur élocution que de leurs conditions de vie ou de l’état général de leur société.

L’école telle qu’elle fonctionne encourage, la rivalité, la compétition et l’individualisme au détriment de la coopération et la collaboration. La « réussite » individuelle prime sur le besoin de progrès collectif. Elle n’encourage pas les élèves à aimer l’acquisition du savoir, d’auto-évaluation critique, afin de se transformer et de transformer leur société, mais plutôt à obtenir les diplômes et certificats qui leur permettront de trouver un emploi ou poste prestigieux. Peu importe si on ne « produit » ou ne « réalise » rien après. Leur passage dans les différentes institutions n’apporte aucune amélioration significative. Comme si le désir de performance s’était consumé durant les années d’études.

Ce système produit des individus qui bien qu’instruits, rechignent à tout effort de réflexion intellectuelle, d’analyse historique et critique. Ils croient naïvement que les conditions politiques et sociales dans lesquels ils ont trouvé le monde ont toujours été ainsi. Parce que l’école nous apprend « quoi » penser, sur « tout » et non pas comment interroger le monde. C’est la raison pour laquelle ce système produit principalement une catégorie d’intellectuels dont la majorité est apathique.


Il produit de très bons professeurs que l’on veut souvent nous imposer comme de « grands penseurs », même si leur pensée ne fait que reprendre les diagnostics du FMI et de la Banque mondiale. Qu’elle ne sort ni du cadre défini par le discours dominant ni ne remet en cause l’ordre néocolonial et néolibéral, si ce n’est du bout des lèvres. Ils ne dialoguent presque pas avec les gens du peuple qu’ils considèrent avec hauteur, ignorant que ces derniers ne sont pas dépourvus d’intellect, et qu’il y a même parmi eux qui pensent leur condition, avec parfois plus de lucidité qu’eux. L’absence de débat critique de leur travail au niveau local ne permet pas d’élever le standard de la production intellectuelle dans nos pays.

Ainsi, à part la fierté que certains tirent de leur  reconnaissance par certaines institutions occidentales, leur contribution fondamentale aux grandes questions vitales qui se posent à nos sociétés sont quasiment inexistantes et ils n’éclairent ni notre aventure intellectuelle ni celle du reste du monde d’ailleurs. Ils demeurent enfermés dans leur « condition » de ressortissants du continent Africain, et ne sont interrogés que sur les questions concernant ce dernier.

Leur contribution à la pensée « universelle» consiste surtout à s’efforcer d’exonérer ceux qui profitent de notre exploitation, à travers ce système impérialiste appelé globalisation, de tout sentiment de « culpabilité », et à les aider dans la réalisation de leur agenda. Ils demeurent comme des laboureurs pour préparer le terrain du « champ intellectuel », qui sont chargés de rationaliser la domination de leurs sociétés, d’orienter les consciences vers l’acceptation de leur condition dans la  patience, de paver le chemin des interventions militaires et des dispositions légales qui permettrons aux entreprises et multinationales étrangères de continuer à récolter les fruits de notre labeur et d’exploiter nos ressources.


C’est à partir de notre position au sein de l’ordre impérialiste, en cherchant à la transformer positivement, que nous pourrions apporter notre contribution au progrès de l’humanité.


Cette apathie se manifeste par le fait que certains se satisfont de « comprendre mieux que les autres » les mécanismes de la déstabilisation de nos pays, ou de répondre à des discours qui justifient des pratiques des plus injustes sans pour autant être révoltés par leurs conséquences sur la vie de millions d’êtres humains. Les plus « subversifs », d’entre eux, font semblant de redécouvrir, avec des décennies de retard, la pensée radicale Africaine, sans pour autant en embrasser la pratique.

La décolonisation de la pensée devrait s’accompagner d’une sincère volonté de transformer. Il n’y a aucun mérite à être de simples observateurs de la dégradation généralisée de nos sociétés.

Au fameux slogan populaire : « Yaru, Yeewu, Yeeté » (être bien éduqué, devenir conscient, et conscientiser ses pairs), qui résume la finalité de l’éducation, il faudra ajouter « Yeewi » (libérer).


Cette « pseudo élite », privée de tout sens de l’historicité des phénomènes sociaux, attribue le développement de l’Europe à son culte du travail et non pas à l’accaparement des ressources de plus de la moitié des peuples de la terre. Elle ignore les différents mécanismes par lesquels la classe des industriels a discipliné le travail dans la violence, en s’appropriant par la force, des moyens de production des travailleurs indépendants, les forçant à devenir des travailleurs salariés. Elle semble tout ignorer, des dispositifs de contrôle disciplinaire, des mécanismes de surveillance qui ont permis de maîtriser le temps, des ouvriers afin d’augmenter leur productivité et obtenir leur complète soumission à leurs employeurs.

Parmi les personnalités qui ont de l’influence auprès de l’opinion publique, nous avons certains américanophiles qui aiment répéter le dicton, « le temps c’est de l’argent », sans s’interroger sur l’origine et la validité de cette expression qui fait du « temps » une commodité. Pour qui le temps « industriel » est-il de l’argent ? N’est-ce pas principalement pour l’employeur qui s’enrichit sur le dos de l’employé, dont il dispose du temps qu’il compte minutieusement contre un salaire qui lui suffit à peine pour vivre décemment ?

Ce « temps industriel » consume certaines existences dans un travail souvent passé dans des tâches aux finalités parfois destructrices, aussi bien pour la société, l’environnement que pour la santé physique et mentale des individus. Pourquoi ne les entendons-nous donc pas se battre pour que le temps consacré par certaines les femmes travaillant dans leurs foyers à l’entretien de la famille et tous ceux et celles qui exercent des activités socialement utiles soient rémunérés ? Pensent-ils aux conséquences de la monétisation du « temps », qui poussent certains, à valoriser l’argent au-dessus de la vie ? Cet état d’esprit ne peut que conduire aux mêmes dérives et dysfonctionnements existant dans les sociétés qui l’ont adopté.

Cette pseudo élite croit au fameux « Rendez-vous » du « donner et du recevoir ». Est-ce ce rendez-vous où tout nous est « proposé », imposé, ou arraché : langues, système politique et économique, standards artistiques, orientations culturelles et sociales, prix de nos matières premières, montants de nos salaires et royalties, en échange de nos labeurs, talents et compétences ?

Les adeptes de cette « idéologie » semblent être très satisfaits de cette division du travail, avec d’un côté les maîtres, de l’autre les esclaves. Une division du travail qui limite notre contribution au monde à notre culture qui est réduite à son aspect purement récréatif, esthétique, et à cette fameuse « sagesse Africaine» (comme si les autres peuples du monde en étaient dépourvus, et que nous ne devrions pas prêter beaucoup d’attention aux activités scientifiques et techniques), qui nous pousse à accepter l’inacceptable.

Dans ce système d’asservissement collectif, les Africains qu’ils soient riches ou pauvres, sont au même niveau de dépendance. Et certains mêmes considérés comme pauvres, jouissent de plus d’autonomie et de liberté que les « nantis ».

L’Africain le plus riche peut être appauvri en un clin d’œil, car sa richesse ne repose sur aucune infrastructure financière, logistique industrielle managériale ou réseau de distribution « Africain », à part l’exploitation du labeur des Africains.


Ceux qui ont adopté l’idéologie du « développement » et du progrès par « l’éducation » ou plutôt par l’endoctrinement de sujets dociles de l’empire colonial, ont accepté de fait, non seulement la supériorité des Occidentaux qui n’étaient ni plus développés ni mieux éduqués que nous lors de notre rencontre, mais aussi le modèle capitaliste néolibéral. Ils ignorent que le développement comme le dit si bien Benoit Verhaegen, n’a jamais été un objectif, mais un accident d’un système économique dont la seule finalité est le profit souvent par la prédation et l’exploitation des peuples du monde.2

Le développement de l’Europe repose essentiellement sur l’asservissement de nos ancêtres et continue d’opprimer leurs descendants sous nos yeux et devant notre indifférence.

Nous pensons à tort, que l’esclavage appartient à un passé « révolu », « mort » inopérant, qui n’aurait plus rien à voir avec notre réalité d’aujourd’hui.


L’histoire de l’esclavage ne se limite pas à l’interprétation Eurocentrique qui prévaut au sein des Africains ; interprétation qui la réduit à la déportation « d’Africains vendus par leurs propres frères ». La colonisation serait différente de l’esclavage Cette différentiation sert à diviser les Africains du continent et de la Diaspora qui perdent ainsi de vue l’identité de leur condition.

Que les plantations coloniales étaient différentes de celles des caraïbes, que les mutilations, atrocités sur le continent n’avaient rien à voir avec ce qui se passait de l’autre coté de l’Atlantique. L’esclavage ne se limite pas à la seule « traite » des populations conquises. La colonisation c’était aussi de l’esclavage. L’esclavage est le processus d’asservissement des peuples africains dont la déportation fait partie de la logique économique.

Certains Africains ont été déportés pour servir comme main d’œuvre dans les plantations d’Amérique et des Caraïbes, tandis que ceux restés sur le continent travaillaient dans les plantations des différentes cultures commerciales ainsi que des mines, dont l’exploitation a enrichi une minorité, laissant jusqu’à ce jour, dans leur grande majorité, les populations dans la pauvreté la plus criarde. Aux coups de fouets et atroces tortures outre Atlantique, faisaient écho les mains coupés, emprisonnements arbitraires, génocides peu connus, comme celui des « Hereros » et des « Bamiléké » entre autres.


Ce système étant dynamique, s’adapte en fonction du temps  et de l’espace, tout en conservant une constante qui consiste en l’exploitation du labeur des uns par une classe de parasites sociaux.


Parce qu’au bout du compte, le principe de l’esclavage, c’est lorsque dans notre existence, presque tout le labeur d’un groupe donné sert à enrichir les groupes dominants qui contrôlent les ressources nécessaires à la survie du groupe dominé. Ce dernier cherchant valorisation et prestige auprès des dominants. Continuer de dépendre économiquement des autres groupes, d’être sous leur tutelle intellectuelle, nous évaluant selon leurs critères signifie, d’une certaine façon, l’acceptation de la « mort » sociale et culturelle d’un groupe qui a renoncé à être le moteur de sa propre aventure humaine, cessant ainsi d’être son propre soleil.


Cette interprétation biaisée de l’esclavage laisse ainsi inexplorée toute une chaîne de processus par laquelle a été effectuée la captation du labeur, des ressources de nos ancêtres et des autres peuples. Elle occulte la façon dont l’imposition de traités inégaux, la désindustrialisation des pays conquis, l’appropriation de leurs technologies et savoir-faire, ont permis aux Occidentaux de progresser dans l’organisation commerciale et les technologies industrielles. Elle ne montre pas comment l’esclavage a donné naissance, aux premières entreprises multinationales et favorisé l’essor du système financier, du crédit, des banques, assurances, des entreprises de construction navales industries et d’armements etc.


Ce qui fait dire à James Morris Blaut, s’inscrivant dans la lignée de chercheurs remettant en question la version euro centrique de l’histoire du monde, qu’il n’y a pas de « miracle européen ». Parce que l'Afrique, l'Asie et l'Europe ont participé à l'essor du capitalisme avant 1492 et c’est après cette date que l'Europe a pris les devants. Il nous invite à oublier ces « mythes du diffusionnisme Eurocentrique » qui veulent présenter les Européens comme étant plus brillants, plus audacieux ou meilleurs que les non-Européens.


Le capitalisme a pris un essor particulier en Europe, parce que le colonialisme a donné aux Européens le pouvoir de « développer » leur propre pays en empêchant le développement de nos sociétés par un processus qui continue de nos jours.

Malheureusement pour nous, Africains, nous sommes en plein dans ce mythe qui fait qu’on ne voit pas la continuité de ce système.

Cette situation est liée à l’absence d’analyse profonde de notre condition. Nous avons laissé la communauté internationale penser notre condition.

Nous avons accepté la définition qui a été imposé par le discours dominant, de  la nature du système impérialiste occidental, qui réduit les rapports Nord/Sud, en un clivage « pays riches » et « pays pauvres », qui permet ainsi de cacher les relations de domination et d’exploitation entre ces zones géographiques, les mécanismes par lesquels les « riches » s’enrichissent en dépouillant les « pauvres ».

Notre réaction face à notre condition dépend de la perception que nous en avons. Nous réagissons différemment selon que nous pensons que les pays riches le sont en raison de leur « intelligence », ou de leur exploitation des du labeur et des ressources des peuples conquis. En fonction de notre perception, soit nous suivons aveuglément les différents programmes de « développement » soit nous nous mobilisons pour mettre fin de ces rapports d’exploitation.

Nous devons réfléchir sur les mécanismes d’un système qui veut confiner le continent Africain comme fournisseur de matières premières et de main d’œuvre à bon marché.

C’est ce statut qui explique le caractère embryonnaire du tissu industriel de la majorité de nos pays, qui se réduit essentiellement aux industries les plus nocives, aussi bien au niveau économique qu’environnemental, la faiblesse de la création d’emplois et la croissance de la pauvreté.

Nous préférons nous concentrer sur des symptômes, ignorant les causes profondes de notre condition.

Est-ce pour des raisons « électoralistes », que nous voyons les gouvernants africains investir dans des infrastructures de prestige en lieu et place d’infrastructures économiquement et socialement structurantes ?». N’est-ce pas les conditions imposées par leurs bailleurs, afin de pouvoir maintenir les populations dans un état de dénuement, les condamnant à servir d’« armée de réserve de main-d’œuvre ». Toute personne de bon sens, sait qu’un président qui est préoccupé par sa réélection a beaucoup plus intérêt à assurer l’eau potable, l’électricité et des services médicaux fonctionnels à sa population, qu’à construire des centres de conférences, des stades de football et des monuments commémoratifs, qui n’impactent en rien le quotidien du peuple.

Ce n’est donc pas, par souci de se faire réélire, que les investissements de prestige sont privilégiés.

Les différents mécanismes que sont l’asservissement par la dette, les privations, l’exploitation qui maintiennent les populations dans un état de vulnérabilité indigne de leur Humanité, visent à réduire leurs chances de survie, en les contraignant essentiellement à choisir entre la servitude et la misère.


Ainsi nous pouvons affirmer que la corruption, n’est pas la cause de la situation qui prévaut sur le continent, elle est la conséquence d’un système d’asservissement qui maintient les Africains dans la pauvreté, par le contrôle des leviers de leurs économies et de leurs centres de décisions politiques. Ce qui permet de réserver l’accès aux richesses à ceux qui servent le système et de réprimer, par la faim et le dénuement et toutes sortes de sanctions, ceux qui incarnent les valeurs positifs, afin d’empêcher les populations de s’organiser politiquement dans le sens de leurs intérêts. C’est ce qui explique le rejet quasi systématique de tous les projets porteur de progrès collectif, initié par les sénégalais ou Africains, dès qu’ils compromettent le statu quo, ou menacent les intérêts étrangers.


Comment se fait-il qu’après plus d’un « demi-siècle d’indépendance », nous en soyons toujours à parler d’industrialisation du continent, de la transformation industrielle de nos produits agricoles, que nos ancêtres ont transformés artisanalement pendant des siècles ? Les obstacles à notre industrialisation ne résident–ils pas dans la volonté des pays industriels de garder le contrôle des moyens de production. Dans ce cas, quels sont les préalables et les stratégies pour nous débarrasser de ces contraintes ? Sans une réflexion poussée sur ces questions, les jeunes Africains auront du mal à chercher leur avenir ailleurs que sur le continent

Sans une véritable économie nationale, sans politique d’industrialisation ni tissu commercial intégré et adapté à nos besoins, dans quelles entreprises comptent-ils faire employer leurs enfants ? Celles détenues par des multinationales étrangères ? Sommes-nous condamnés à voir nos enfants vivre de petits boulots dans nos propres pays et laisser les autres conduire les grands projets ?


Sortir du système néocolonial est un projet des plus nobles et des plus ambitieux qui soit, ceux qui sont sortis du système de domination ou ont rééquilibré le rapport de force, l’ont d’abord pensé avant de le réaliser.

Sans une analyse profonde et critique de notre condition, nous resterons dans le cadre défini par le système néocolonial. La bonne gouvernance, les compétences spécifiques sont des exigences qui sont nécessaires au bon fonctionnement de toute société humaine, mais il serait un peu réducteur d’attribuer la cause de notre vulnérabilité à ces facteurs.


C’est rester dans le paradigme du statu quo que de croire que c’est seulement le manque d’expertise qui nous pénalise, dans les négociations internationales, c’est céder à la rhétorique de la lutte idéologique occidentale.

C’est le manque de moyens de pression et de répression, d’arguments de pouvoir, à faire valoir face aux contraintes, économiques, financières, militaires de nos « partenaires ».

C’est rester dans le cadre néocolonial que de penser que la diaspora devrait avoir un rôle politique particulier, en raison de l’importance du montant de « ses transferts ».

Ces transferts ne sont pas des investissements.

La satisfaction des besoins de consommation et même vitaux des membres de la famille ne donne aucun pouvoir politique à la diaspora.

Ces transferts effectués par des membres de la diaspora, individus dispersés, effectués par des organisations et insérées dans un système politique économique et financier bien structuré au niveau national et transnational, devrait nous donner une idée du fonctionnement de l’économie au niveau global. Nous voyons là un exemple de coopération entre entreprises, au niveau international, afin capter le marché que nous constituons spécifiquement en tant qu’immigrés.

Aussi importants que puissent être ces transferts, on peut supposer que le triple de cette somme reste dans les pays de résidence. N’avons-nous rien à exiger de ces derniers ? Quelle est l’attitude des entreprises de la diaspora occidentale opérant dans nos pays qui rapatrie ses bénéfices, à l’égard de leurs concitoyens ? Les transferts des Africains permettent de compenser l’absence d’État et par conséquent d’un véritable système formel de solidarité au niveau national.

Penser que nous devrions obtenir des privilèges en raison de l’importance de nos transferts, c’est souscrire, d’une certaine manière, à la division « de classe » fondée sur l’importance des revenus et des possessions, sans aucune ambition de contrôler les leviers de nos économies nationales.

Notre principale préoccupation devrait consister à éviter que ces transferts ne servent, principalement, qu’à renflouer les trésoreries des multinationales.

Nous devons rompre avec cette tendance à analyser superficiellement notre condition à travers le regard des autres, ce qui produit et favorise un type de leadership qui compte opérer de véritable rupture en restant enfermé dans le paradigme du système. Une analyse radicale de notre condition permettra d’avoir une position claire des différents acteurs au sein du système impérialiste global.

C’est dans cette perspective que nous avons voulu dans un de nos précédents articles, évoqué le rôle du « Sénégal » pour évoquer le « pouvoir », ou son absence, dans nos pays. Nous avons voulu attirer l’attention sur la façon dont le discours qui encense et érige certains pays en « modèle démocratique », de bonne gouvernance, de « propreté », ou de complète soumission au néolibéralisme, est utilisé pour cacher les dispositifs et mécanismes de l’impérialisme», ses ajustements et réorientations en fonction des intérêts stratégiques économiques et politiques ?

Le problème d’hygiène dans nos pays est à combattre, comme partout, et même en Europe, qui en a connu et continue d’en connaître.

Pourquoi et comment en est-on arrivé là, sur le continent africain, ou les concessions urbaines, jusqu’aux zones rurales les plus reculées, ont gardé l’habitude de balayer et même passer au tamis le sol de leur cour ?

Cette exigence de salubrité ne doit pas être motivée par le seul objectif d’attirer les touristes et les investisseurs, mais d’améliorer les conditions générales de vie des populations qui y vivent, même dans les zones rurales.

Nous ne devons pas être trompés par ce condescendant matraquage médiatique, dont la logique narrative comme d’habitude présente le continent Africain comme un endroit ou tout ce qui fonctionne est « bien », positif, est une exception. Et qui véhicule l’idée que le drame du continent n’est pas néocolonialisme, mais plutôt la mauvaise gouvernance des valets locaux de l’impérialisme. C’est nous faire accepter la permanence de la domination.

L’Afrique devrait avoir des ambitions plus grandes que celles d’avoir la capitale la plus propre.

Une analyse radicale du contexte et du système politico-économique international, devrait éviter de nous faire admirer ceux que l’Occident entretient généreusement par ses investissements et  nous présente comme des modèles de leadership. C’est en cherchant à répondre à ces types de questions que nous éviterons de célébrer et chercher d’embrasser des modèles imposés par les medias occidentaux, sans questionner leur politique intérieure, sans voir si leur politique extérieure sert l’ agenda Pan Africain et dessert celui de l’impérialisme.


La soumission du continent est quasi générale, que ce soit dans le monde francophone ou anglophone. Les peuples Africains attendent vainement des actes forts, en lieu et place de simples discours de dénonciations, gesticulations, et autres postures, sans aucune conséquence majeure sur les fondements du système.

Tant que notre leadership restera enfermé dans le paradigme du système, faisant les mêmes diagnostics que nous servent les experts de la Banque mondiale et du FMI sur nos sociétés ; nos buts, objectifs demeureront dictés par les critères définis par le capitalisme occidental.

Développer un leadership responsable, ce n’est pas « importer des grandes écoles » en Afrique, c’est créer les nôtres à partir de notre propre vision et de nos propres objectifs. C’est reformer en profondeur notre système éducatif qui nous permettra de penser nos sociétés par nous mêmes. C’est construire des infrastructures intellectuelles et plateformes de production et d’échange d’idées qui dépasseront les clivages linguistiques entre langues coloniales et indigènes.

Car un système éducatif qui ne jette pas une lumière crue sur la réalité de notre oppression, qui ne nous donne pas les outils intellectuels pour le défier et le remettre en cause, ne peut que faire de nous les instruments de notre propre oppression.

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Notes

1 La question portant sur la capacité de nos langues à transmettre des connaissances est une question des plus stériles, qui devrait être dépassé comme l’on fait nos anciens colonisateurs eux-mêmes. Elle ne doit pas être considérée comme une de ces tâches titanesques que nous semblons dédaigner.

La pléiade - Joachim du Bellay

La défense de la langue française

Le latin était resté la langue des savants, séduits par son universalité et rebutés par la difficulté d’exprimer leurs idées en français. Il tendait à devenir la langue des artistes : de 1500 à 1549 fleurit une poésie néo latine (’inspirant, jusqu’au plagiat) de Virgile, Horace, Catille, Ovide. Du Bellay s’efforce de ramener ces égarés au culte de notre langue. Quels sont leurs arguments ? La langue française est pauvre, parce que nos ancêtres ont plus pratiqué « le bien faire que le bien dire » ; mais elle est loin d’être impropre à exprimer les idées et les sentiments puisqu’on peut traduire en français les œuvres étrangères. Le latin était aussi, à l’origine une langue pauvre, une langue pauvre, mais les Romains l’ont enrichi à l’exemple du grec ; de même pour peu que nos savants et nos poètes s’attachent à cultiver leur langue nationale, elle s’enrichira. Ils en seront récompensés, car s’il leur est impossible d’égaler les anciens en latin ou en grec, en revanche ils acquerront aisément l’immortalité dans leur langue maternelle. La Défense invite donc  artistes et savants à composer leurs œuvres en français. p.91

XVIe Siècle
Collection littéraire Lagarde et Michard
Les grands auteurs français du programme
Anthologie et histoire littéraire
Edition Bordas, Paris, 1985


2  «Ce qu’il est convenu d’appeler le «développement » n’est pas et n’a jamais été un objectif intentionnel, ni un produit nécessaire des systèmes capitalistes. C’est le profit et la conquête des sources de profit (pouvoir politique, structures économiques, appareils idéologiques etc...) qui constituent le moteur du système économique capitaliste et qui lui confèrent sa « rationalité ». L’accumulation du capital, conséquence du profit et source de profits futurs, est un sous-produit involontaire du système »


Benoît Verhaegen

Ethiopiques numéro 10 revue socialiste de culture négro-africaine avril 1977
http://ethiopiques.refer.sn/spip.php?page=imprimer-article&id_article=536