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Faire du Panafricanisme une réalité politique


Nous revenons dans ce texte sur l’appel lancé, il y a quelques mois, aux acteurs du mouvement panafricain, les invitant à un projet consistant en la création d’un cadre unitaire permettant de passer de la simple dénonciation de l’oppression à la mise en œuvre d’une nouvelle dynamique de combat politique.


Nous pensons que nous ne pouvons plus nous contenter d’analyser le système et ses mécanismes, espérant qu’il se transforme de lui-même pour coïncider à nos désirs, ou continuer de s’étonner que des oppresseurs se comportent comme tels.

Nous ne pouvons plus continuer de nous complaire dans des postures idéologiques qui nous condamnent à la torpeur et la passivité. Postures qui nous font éternellement ressasser les mêmes constats, révélant ainsi notre impuissance, et confirmant d’une certaine façon, les préjugés qui nous disent incapables de prendre des initiatives historiques. Peut on continuer de faire porter l’entière « responsabilité » de notre condition à « nos dirigeants », qui, curieusement, ne nous ont jamais démontré qu’ils étaient « nôtres », car ils ne servent jamais nos intérêts et, ceux qui le font sont systématiquement éliminés devant notre passivité. Même si la responsabilité du naufrage collectif du continent incombait à ces dirigeants, cette situation est-elle insoluble pour nous Africains ?


Il semble plus facile de rejeter la faute sur des dirigeants, lorsque la majorité d’entre nous consacre peu de temps à la compréhension et à la résolution des problèmes qui nous affectent. C’est une façon assez commode de mener la politique de l’autruche, en évitant d’affronter les forces qui se cachent derrière ces fameux dirigeants, « sans pouvoir », autre que celui de tenir leurs populations à la merci de tous exploiteurs potentiels.

C’est le moment de lutter pour trouver des solutions aux problèmes urgents qui menacent notre survie, tels que l’accaparement de nos terres, l’accès à l’eau potable, aux soins de santé de base et à la salubrité de notre environnement.

Devant le regain d’agressivité des corporations capitalistes, qui se traduit par la multiplication des foyers de tension, la raréfaction des ressources en eau, de la terre et la menace de la survie de millions de personnes, la faiblesse des organisations syndicales traditionnelles, il est nécessaire de reprendre le pouvoir sur nos vies, si nous ne voulons pas finir anéanti, par la cupidité du système.

Le temps est venu de se débarrasser impérativement des obstacles majeurs qui empêchent l’émergence d’organisations politiques panafricaines fiables, capables de peser sur la vie politique du continent et d’accompagner les luttes des peuples pour l’avènement d’une Afrique debout.

En ces temps de profondes mutations, où les progrès technologiques ont rendu le monde plus petit, donner à l'Unité une chance est l'acte le plus révolutionnaire que nous puissions tenter.

Nous avons tous un intérêt commun à construire ensemble une Afrique politiquement indépendante et économiquement prospère.

Nous devons éviter, par cette tentative, de retrouver une vision idéaliste de l’Afrique, à travers des chefs spirituels ou des aristocraties traditionnelles dont la grande majorité d’entre elles ont prêté allégeance aux puissances coloniales ou néocoloniales. « L’Afrique » véritablement authentique, est nécessairement révolutionnaire. Une véritable spiritualité ne saurait être déconnectée des questions économiques, politiques et sociales, elle doit lutter énergiquement pour la Liberté et la Justice, car l'oppression n'offre pas les conditions propices au développement d'aptitudes dans tous les domaines, ce qui est la condition essentielle à toute croissance spirituelle. Un système d’organisation authentiquement Africain ne saurait prêter allégeance aux forces de dominations étrangères.

Nous devons réaliser que la civilisation africaine authentique doit encore être construite sur les fondations de nos leçons apprises sous le feu des longs siècles d’oppression.

Nous devons réaliser que nous ne pouvons pas continuer à gérer notre condition avec passion ou sous le mode d’un académisme contemplatif. Certaines questions peuvent être académiquement « intéressantes », mais s’avérer politiquement non pertinentes, et même contre-productives.

La logique des empires est très complexe et ne suit pas forcément la frontière des solidarités ethniques et nationales.

Les Africains ont été dominés, asservis par d’autres nations avec l’aide de certains Africains. Aujourd’hui encore, nous les voyons servir au sein des armées et des administrations en Afrique, aux Caraïbes, aux États-Unis ou d’autres pays européens pour maintenir les propres peuples dans la servitude. Le caractère « totalitaire  » de cet ordre oppressif, fait que même les plus « révolutionnaires » parmi nous, dépendent à des degrés divers des infrastructures et commodités du système économique de notre oppresseur.

Toutes les sociétés subissent une sorte d’agression interne, que ce soit de la part de leurs élites par l’exploitation des masses, la tyrannie, la collaboration avec des puissances étrangères, ou de la part des classes défavorisées par les biais de diverses activités criminelles. Chaque nation sur terre a exploité ou maintenu certains de ses membres dans la servitude. Chaque pays a des gens qui sont prêts à sacrifier l’intérêt collectif pour leurs intérêts ou croyances individuels.

L’hégémonie des Etats-Unis d’Amérique même, ne serait pas possible sans l’existence d’Etats vassaux européens et d’élites corrompues.

Les Européens, Asiatiques, ont connu les mêmes conflits internes auxquels nous sommes confrontés et continuent de le faire. Quant à nous, nous agissons comme si nous attendions l'amour des autres nations alors que nous devrions être en mesure d’exiger leur respect.

Les nations ne maintiennent pas nécessairement des relations pacifiques entre elles ; certaines d’entre elles doivent s’engager dans des entreprises de colonisation poussées par l’impératif d’assurer leurs capacités de survie ou à la recherche de vaines prétentions sans gloire.

Dans un monde où tous les faits historiques ne peuvent pas être connus avec une certitude absolue, un monde où certains événements du passé, en particulier celui du continent africain, sont mal documentés ou peu abordés.

Nous ne pouvons pas instaurer une hiérarchie entre opprimés ou établir une gradation de notre niveau de misère et de souffrances endurées depuis l’Holocauste Africain.

Nous devons rompre avec cette tendance qui cherche à assigner une mission de sauveur à un individu ou un groupe particulier. Nous devons faire attention à ne pas voir le monde à travers le prisme de la tradition académique occidentale ou celui véhiculé par son industrie du divertissement, si nous ne voulons pas reproduire la mentalité coloniale et tomber dans l'arrogance de la mission civilisatrice des Européens.

Nous devons respecter la vision du monde des gens et réaliser que tous les Africains ne sont impressionnés par les réalisations du monde occidental, ni par sa vision du monde encore moins par son modèle de développement fondé sur l’exploitation, la corruption et des politiques non viables, entrainant d’immenses déséquilibres sociaux et écologiques.

Pouvons-nous dans la phase actuelle de notre combat, nous permettre d’interférer dans les libertés individuelles de personnes à qui nous ne pouvons garantir pour l’instant, ni emplois, ni logements décents, ni soins médicaux, ni sécurité ?

Travailler ensemble sur un programme panafricain aidera à se débarrasser des préjugés et des stigmates mutuels que les Africains et les membres de la diaspora nourrissent les uns envers les autres.

Nous notons avec une grande préoccupation que les communautés étrangères couvrent l’ensemble du continent avec leurs sociétés, les réseaux d’institutions sociales et d’institutions, qui servent leurs intérêts collectifs, alors que les réseaux africains sont faibles ou presque inexistants. Bon nombre d’Africains, s’ils ne sont pas occupés à les aider à atteindre leurs objectifs, poursuivent des objectifs essentiellement individuels, faute d’un agenda collectif. Les Africains qui tentent de concurrencer les intérêts économiques étrangers sont confrontés à des restrictions financières et à des pressions fiscales au niveau national, avec la complicité des « gouvernements » locaux ou à des obstacles au commerce, visibles ou latents, au niveau international.

C’est-à-dire que la forte présence financière, économique, sociale et militaire des « puissances industrielles » en Afrique et leur volonté de garder les Africains dans la servitude ne peuvent être combattus par de simples discours enflammés, une séduisante rhétorique ou des slogans créatifs sur les « réseaux sociaux » virtuels.

Le combat des Africains ne doit pas se limiter à des protestations et dénonciations.

Nous croyons que le panafricanisme ne peut pas se limiter au rêve ou à la prédiction d’un individu, mais doit exprimer la réalisation des aspirations collectives des peuples africains en se mobilisant autour de leurs préoccupations sociales et de leurs intérêts économiques.

Le Panafricanisme comme idée et projet n’est la marque déposée de personne.

Le panafricanisme est un impératif moral si nous voulons surmonter les siècles de tragédies, d’autodestruction et de déshumanisation. Il doit devenir notre projet politique commun visant à reconstruire moralement, politiquement et économiquement une nouvelle civilisation africaine.

Le panafricanisme doit pour ce faire, cesser d'être un sujet purement académique, pour devenir une force dynamique politique.

Les différentes idéologies qui existent dans le monde, qu’elles soient libérales ou socialistes, n’auraient pas le même impact si leurs disciples s’étaient contentés de faire l’histoire et la biographie de leurs différents théoriciens. Le Panafricanisme doit avoir un programme politique, économique, social, culturel, éducatif et écologique. C’est dans le processus d’implémentation de ce programme, que nous serons en mesure de confronter notre réflexion avec la réalité, ce qui favorisera l’émergence d’un véritable courant de pensée critique de notre condition et du monde.

Nous nous rendrons compte qu’il faut beaucoup plus que des millionnaires des intellectuels et des professionnels pour construire une Nation.

Nous ne pouvons plus rester passifs pensant qu’il suffit de savoir comment les autres doivent penser et agir, tout en étant incapable de défricher le chemin pour les « moins éclairés. Ce que font toutes les élites des autres communautés.

Nous pensons être en mesure d’influencer les choses par la seule critique et la dénonciation. Nous avons perdu la capacité d'influencer le cours des événements et nous attendons toujours à ce que les choses se passent selon nos souhaits. Nous nous attendons à ce que les dirigeants que ni nous formons, ni nous choisissons réellement, servent nos intérêts ; que les universitaires et les académiciens formés par les systèmes éducatifs coloniaux développent une pensée critique et produisent de nouvelles idées qui servent les communautés dont ils sont issus. Les Etats-Unis comme l’Europe, sont le résultat d’un projet politique, ils ont connu des guerres sanglantes, ils continuent à développer des liens tribaux, à parler leur langue.

Le projet Panafricain est pratiquement absent des discours politiques, des programmes scolaires et académiques. Or, nous nous attendons à ce que l'idéologie panafricaine s'épanouisse dans un environnement sociopolitique où il n'y a presque pas de forces organisées assez significatives, pour le diffuser.

Nous devons faire la différence entre nos futures potentialités illimitées et nos possibilités actuelles.

Nous devons essayer d’articuler nos problèmes nationaux respectifs aux problèmes communautaires mondiaux, afin de coordonner l’agenda des organisations de la société civile avec le programme des États africains. Nous devons être conscients que ces derniers, qu'ils soient corrompus ou non, doivent faire face à des problèmes et défis qui les obligent à travailler avec des partenaires internationaux. Les organisations de la société civile du continent doivent s’efforcer de devenir un partenaire qui compte pour le continent, si nous voulons orienter la stratégie politique de nos pays dans une direction plus progressive.

Tant que nous ne pourrons pas renoncer aux chefs d’état intègres et progressistes quand ils seront attaqués, il ne restera que ceux qui sont corrompus.

Nous pensons que c'est grâce à une action politique résolue et efficace que nous pouvons contribuer à créer un environnement propice à l'expansion économique panafricaine.

Nous n’avons pas non plus, dans notre tentative d’embrasser notre Africanité, à tomber dans un idéalisme trompeur.

La survivance de certaines aristocraties du passé ne signifie pas qu’elles sont nécessairement dépositaires de l’esprit de notre glorieux passé, à moins qu'elles ne s'engagent dans des activités révolutionnaires.

Nous devons réaliser que les plus vulnérables à la propagande, parmi les Africains, sont ceux qui sont allés dans les écoles occidentales. La majorité des masses africaines ne manquent pas de conscience de leur condition ; c’est plutôt le manque de moyens de production et des réseaux de distribution, qui les font tomber si facilement sous l'emprise de d'entreprises et d’organisations étrangères.

Malgré les violentes et constantes agressions depuis plusieurs siècles, les masses laborieuses ont réussi, sans le soutien de forces politiques organisées, à contrôler le secteur économique traditionnel appelé secteur informel. Des dispositifs légaux injustes, auxquels s’ajoutent les stratégies européennes et asiatiques d’accaparement des terres, sont en train de menacer à un rythme effréné les terres que les paysans se sont battus pour préserver depuis des siècles. Ce ne seront pas de simples analyses et une réflexion critique, aussi pertinentes soient elles, qui nous rendront ce patrimoine foncier et nous redonneront le contrôle des leviers de nos économies.

La famille panafricaine pourrait se rassembler autour d’objectifs communs, notamment :

  • Déclencher une large dynamique de relance de l'agenda panafricain,

  • Lutter pour trouver des solutions aux problèmes urgents qui menacent notre survie, tels que l’accaparement de nos terres, l’accès à l’eau potable, aux soins de santé de base et à la salubrité de notre environnement.


Ce sont des tâches qui peuvent être entreprises par toute personne engagée, indépendamment de leur sexe, de leurs croyances et de leurs choix dans leur vie privée. La seule exigence est leur engagement et leur loyauté au combat pour le progrès collectif.

Pour faire face à ces défis, le panafricanisme doit s’engager à comprendre les acteurs sociopolitiques présents dans nos pays, leurs idéologies et leurs intérêts dans la dynamique politique nationale.

S'engager dans ce qui est un processus de résolution de problèmes, implique nécessairement de coopérer, négocier, forger des alliances, en d’autres termes, faire de la politique, si nous voulons apporter des changements majeurs.



Sidya Diop