Penser les incohérences du militantisme africain


Le redéploiement des troupes armées des puissances occidentales sur le sol africain, la partition du Soudan, les agressions contre la Libye, la Côte d’Ivoire, les troubles de la République Centrafricaine et du Nigeria, auxquels s’ajoute le long calvaire du peuple de la République Démocratique du Congo, sont autant de signes qui indiquent que de réelles menaces pèsent sur le continent ; que les relations coloniales sont demeurées intactes entre l’Occident et l’Afrique.
La passivité des Africains devant tant de menaces contre l’intégrité territoriale de leur continent et leurs libertés, est inquiétante.
Si les raisons de cette passivité peuvent être multiples, nous pensons que l’absence d’armes idéologiques, capables de tempérer l’endoctrinement scolaire, et la propagande médiatique, joue un rôle important dans notre incapacité à déceler la fragilité de notre condition.
La large diffusion de narrations servant de « prêts à penser » permettant d’expliquer l’ordre du monde, nous a fait voir le monde selon la perspective des dominants, et conduit à accepter en fin de compte la légitimité de notre asservissement.
 
N’est ce pas légitimer notre asservissement, que de réduire les problèmes du continent africain à la corruption de ses dirigeants, au manque d’éducation, de probité morale ?
N’est ce pas affirmer la supériorité occidentale et culpabiliser les victimes des injustices, d’admettre implicitement que la richesse de l’Occident proviendrait du dur labeur de ses populations et non pas de l’accaparement et du pillage des ressources des peuples conquis ?
N’est ce pas admettre que le contrôle occidental sur les leviers économiques et financiers de nos pays, ainsi que ses entreprises de déstabilisation, n’auraient que des conséquences mineures sur la situation des pays africains ?
Nos ancêtres étaient-ils donc moins éduqués que ceux qui les ont trompés, pillés et se sont accaparés de leurs terres ?
N’est ce pas réfuter la malédiction chrétienne de Cham par la grande porte, pour l’accueillir par les fenêtres grandement ouvertes, dans sa version laïque ?
 
C’est en adoptant cette idéologie, que nous en sommes arrivés à penser être plus intelligents que nos compatriotes illettrés parce que nous maîtrisons la langue du maître, avons assimilé les compétences et les codes de conduite qu’il attend de nous. Convaincus, qu’en nous débarrassant de notre identité, nous ferions notre entrée dans sa modernité.
 
Trompés par ces discours, nous sommes venus à penser que la mondialisation était est un phénomène nouveau. On entend souvent dire « nous sommes dans la mondialisation » comme qui dirait nous sommes en été,  comme si elle nous était tombée du ciel. Comme si la globalisation n’était pas le résultat des efforts conjugués des Européens, pour étendre et consolider leur hégémonie dans le monde. Qu’y a-t-il de nouveau, depuis que des capitaux européens ont financé l’accaparement des terres d’Amérique, leur exploitation par une main d’œuvre venue d’Afrique, assuré la distribution au niveau mondial des produits tirés de ce labeur gratuit et le rapatriement des bénéfices aux investisseurs européens ? C’est ce qui se passe toujours, à un degré certes plus sophistiqué, dû à la diversification des produits. Notre condition n’a pas essentiellement changé, nous étions des ressources humaines pendant l’esclavage, nous le sommes encore à « l’ère de la mondialisation ».
Nous acceptons docilement de vivre dans un « village planétaire » où le contrôle de la production, la transformation, le transport et la distribution des ressources naturelles échappent à notre contrôle.
Là où les Asiatiques se sont battus pour restaurer leur grandeur, nous, nous nous vantons de servir dans de « grandes plantations ».
Et nous sommes, même, prêts à jouer l’Asie contre l’Occident, comme si nous étions condamnés à être d’éternels serviteurs.
 
Le problème du militantisme africain provient ainsi, en grande partie, du fait que nous voulons combattre un système d’oppression sans sortir du schéma de pensée qui le fonde, ce qui conduit à beaucoup d’incohérences dans notre démarche militante.
Nous dénonçons l’hypocrisie des institutions occidentales qui ne nous ont jamais habitués à un traitement équitable, tout en réclamons le maintien de son interventionnisme en Afrique.

Nous réclamons notre liberté d’une part, tout en continuant de renforcer les liens de notre dépendance.
Nous affichons la fierté de nos origines, tout en mesurant le progrès social en fonction des critères déterminés par les Occidentaux.
Nous mesurons le progrès et le succès en termes de promotions individuelles et non en termes de réalisations collectives.
Nous admirons la richesse et le pouvoir, même s’ils reposent sur l’Injustice.
Nous avons accepté notre petite place au sein d’un ordre mondial dans lequel nous n’avons aucun pouvoir de décision au sein des institutions politiques, financières et médiatiques qui comptent au niveau mondial.
 
La « mondialisation », le nouveau mot pour l’impérialisme, a réussi à stopper le combat pour la décolonisation complète du continent africain et à réduit notre ambition à chercher à améliorer notre condition dans un système bâti pour servir les intérêts de ceux qui l’on construit.
 
C’est dire, combien sont nombreux les défis qui nous attendent et que nous ne pouvons pas continuer d’éviter éternellement.
 
Traiter les Occidentaux de tous les noms ne nous fera pas sortir de cette situation de constante humiliation, ni se contenter de blâmer des « dirigeants » qui depuis plus d’un quart de siècle ont largement démontré qu’ils n’étaient pas, dans leur grande majorité, au service de nos intérêts.
Nous ne pouvons pas continuer de rejeter la faute sur nos dirigeants pour ne pas engager un combat qui doit être celui de tous ceux qui chérissent la liberté et la justice.
Les Africains manqueront de dirigeants loyaux, tant que nous n’auront pas résolument choisis de nous libérer de la servitude, de l’humiliation et de l’oppression. Car la probité morale s’accommode mal de la servilité.
 
Dans cette perspective, le panafricanisme doit donner un nouveau dynamisme au projet de libération de l’Afrique. Il ne saurait se limiter à l’exaltation de la fierté raciale ; et la redécouverte de notre passé, si importante soit, ne doit pas nous empêcher de nous attaquer aux défis du présent.
Le Panafricanisme n’est pas la réalisation du rêve d’un individu, aussi importante que puisse être sa contribution au combat pour l’émancipation des peuples africains. Il est l’esprit qui a animé la résistance sur le continent, sur les navires des trafiquants d’esclaves et les terres d’exil. La légitime réappropriation de notre souveraineté qui nous a été arraché par la force est un idéal commun,  qui doit être le fruit d’une conquête collective.
 
Les mouvements et organisations africaines doivent penser à articuler leurs revendications avec les préoccupations immédiates des populations pour donner plus d’ampleur à nos combats politiques.
 
Le Panafricanisme doit être présent au premier plan dans le combat contre l’expropriation des terres, l’accaparement des ressources en eau potable, les brûlantes questions économiques, sociales et environnementales.
 
Il nous faudra exercer notre esprit critique, afin de dévoiler les mécanismes qui permettent la continuation de la « mission civilisatrice » de l’Occident. De déconstruire les discours qui servent à culpabiliser les victimes de l’oppression, tout en lavant les consciences des Européens, qui peuvent ainsi se contenter de parrainer « de pauvres petits enfants », d’ouvrir des orphelinats afin assurant ainsi, durablement, la production de loyaux serviteurs. Il s'agit aussi et surtout d'engager un intense travail de critique de nos sociétés, en combattant résolument leurs aspects conservateurs et en revivifiant leurs éléments culturels les plus révolutionnaires.
C’est ainsi que nous serons en mesure de produire à l’échelle continentale, un discours mobilisateur et créer des cadres institutionnels permettant de relever nos défis.
Dans cette noble entreprise, les privilèges professionnels ne doivent pas servir d’excuses pour nous décharger de notre responsabilité humaine dans le maintien d’un système oppressant générateur d’injustices.
Il s’agit de montrer plus d’empathie envers des hommes et femmes qui, devant la violation de leurs droits, doivent s’adresser à des institutions qui utilisent un langage et des procédures qui leurs sont étrangers et auxquels ils ne peuvent s’identifier ni faire confiance. De montrer notre solidarité aux faibles qui n’ont aucun pouvoir de décisions sur les politiques qui affectent leur existence, ceux dont les imperfections ne sauraient justifier leur oppression.
 
La majorité des peuples africains ne souffre d’aucun problème d’identité ni de méconnaissance de leur histoire, mais plutôt de l’absence de cadres organisationnels qui leur permettraient de lutter pour reconquérir leurs droits à une vie décente, condition de leur épanouissement culturel, d’achever la décolonisation.
 
La décolonisation n’est pas un acte qui se décrète, c’est un processus qui nécessite la mobilisation des énergies physiques, mentales et psychologiques pour changer les rapports de forces socio-économiques instaurés par la colonisation. Cela implique une nouvelle façon de penser, de sentir, d’agir et d’interagir aussi bien entre nous qu’avec le reste du monde. Une attitude, qui loin de toute victimisation, permettra de semer les graines de la résistance dans les esprits, afin inventer un futur à la hauteur de nos aspirations.

Sidya Diop