Pour l’unité des forces du changement


Nous avons évoqué dans des précédents post, le sentiment d’impuissance qui habite la communauté africaine dans son ensemble.

Cette impuissance ne signifie pas l’absence d’initiatives diverses, même si le contexte général semble être dominé par une certaine apathie, il résulte plutôt du peu d’impact sur la condition globale des Africains. Ceci, en raison de la diversité des approches, doctrines et stratégies déployées pour mener ce combat et, surtout, de leur manque de coordination. Ce qui fait qu’à l’échelle globale, l’activité militante s’est installée dans une sorte d’impasse.

Et bien qu’au sein de la communauté militante, on aime citer la célèbre phrase de Fanon : « Chaque génération doit dans une relative opacité, découvrir sa mission, la remplir ou la trahir », le mouvement dans son ensemble semble piétiner.

Souffrant pour une grande part de la confusion faite par beaucoup de militants entre « connaissance de l’histoire » et « conscience politique », le militantisme africain se limite très souvent à la dénonciation des oppresseurs en attendant l’arrivée d’un leader charismatique. Il peine à passer de la simple revendication identitaire à une véritable dynamique révolutionnaire, de concevoir une réalité nouvelle, d’entreprendre une aventure qui pourrait mobiliser nos énergies et nous ferait « dépasser nos limites ».

Si, dans le passé, nos aînés ont œuvré avec plus ou moins de succès pour unir les Africains, aujourd’hui, c’est la dynamique de l’émiettement des organisations en microstructures sans coordination qui prévaut.

Si chacune des différentes approches des groupes présents sur le terrain de l’activisme à sa pertinence, il faut convenir qu’aucune ne dispose à elle seule de « La Solution ». Si l’analyse de classe, ou raciale, la fierté culturelle, l’autodétermination économique, ont tous leur place dans le combat pour la libération des Africains, pris isolément et en dehors d’un véritable agenda politique, elles ne sauraient avoir de grande résonance auprès des populations et changer notre condition.

Le mouvement dans son ensemble peine à rassembler autour d’une plateforme politique, avec un programme et une stratégie de transformation des rapports de forces politico-économiques.

Les dominés ne peuvent pas se permettre de « faire la politique » de la même façon que les dominants. Parce que ces derniers disposant de l’essentiel des leviers de pouvoir, ont la capacité d’exercer un contrôle sur le cours des événements, peser sur les décisions et actions qui concernent ceux qui en sont dépourvus.

C’est seulement par la mobilisation, la mutualisation de nos efforts et de nos ressources intellectuelles et économiques que nous pourrons obtenir assez de pouvoir pour atteindre l’équilibre des forces. Nous ne pouvons plus nous permettre d’entretenir d’éternelles querelles de chapelles. Nous devons prendre conscience que l’enjeu principal n’est pas de savoir qui a raison ou qui à tort, qui est « éveillé » ou ne l’est pas, mais, comment nous libérer de notre oppression collective ?

La diversité des points de vue ne constitue un obstacle majeur que pour les ennemis de la liberté, car elle permet de voir les problèmes sous de différents angles et d’apporter des solutions nouvelles.

Si nous voulons réussir le pari de l’union des forces du changement, faire passer le militantisme africain à un autre niveau, il nous faut d’abord comprendre que les individus, ou les peuples ne s’engagent point dans le combat de libération pour perdre leurs libertés individuelles. La lutte contre l’oppression ne doit pas consister à imposer aux individus leurs idéaux et croyances, mais consiste à lutter pour se débarrasser de l’oppression et de l’exploitation et créer les conditions permettant l’expression optimale de leurs libertés individuelles.

Nous devons prêter beaucoup plus d’attention à notre condition actuelle et nous atteler à sortir de cette dépendance imposée par ceux qui, en fait, dépendent de nous. Ceux qui nous fournissent la lumière, l’énergie et construisent nos infrastructures, peuvent nous plonger dans l’obscurité, paralyser notre économie et appauvrir nos sociétés quand ils le voudront.

Nous débarrasser de cette condition d’impuissance qui affecte notre dignité humaine, menace notre sécurité et notre liberté, est un défi qui s’impose à chacun de nous, à tout Africain « ici et maintenant ».

 
Devant les énormes défis qui nous attendent, il peut être indécent de se plonger dans des attitudes narcissiques de contemplation de soi et d’auto glorification.

Il peut même paraitre indécent, au moment où des millions d’Africains peinent à avoir accès à l’eau potable, que des millions d’enfants meurent de maladies banales, que la situation des Africains, dans le monde, devient de plus en plus précaire, que nos terres sont arrachées au profit des corporations de l’industrie alimentaire, qui menacent nos systèmes semenciers traditionnels, de continuer de nous enorgueillir des réalisations du passé.

L’idéalisation de notre histoire nous conduit à oublier que les inégalités et exploitation de classe existaient aussi dans le passé. Toutes les civilisations au monde ont élaboré de beaux et nobles principes. Le problème fondamental de l’espèce humaine, toute entière, semble être sa capacité de vivre en accord avec les principes qu’elle énonce.

 
Les nombreuses réflexions philosophiques et traités juridiques sur les principes et droits censés protéger la dignité de l’Homme n’ont pas empêché qu’ils soient facilement bafoués et piétinés avec la complaisance ou l’indifférence des « honnêtes » gens.

On pourrait tout aussi bien imaginer des générations futures nier les atrocités commises par les puissances contemporaines, sous le prétexte de leurs nobles principes et de leurs prodigieuses réalisations.

 
Une véritable conscience politique, est celle-là même qui devrait nous rendre déterminés à chercher des solutions et des réponses appropriées, permettant de mettre fin à notre oppression. Elle devrait nous pousser, à devenir les véritables agents de notre libération collective.

Cela exige d’abord un travail individuel de réorientation de nos vies personnelles, de réévaluation des valeurs existantes, afin de procéder à la transformation fondamentale des principes et valeurs qui gouvernent les institutions politiques, économiques, sociales de nos sociétés. Ce qui revient à nous engager dans un processus tout simplement révolutionnaire.

 
Il ne s’agit pas de la révolution comme simple slogan vidé de son sens, ni de celui investi par les préjugés négatifs liés aux narrations de l’histoire officielle et n’est pas forcément synonyme de violence. En tant qu’aboutissement d’un long processus, elle peut prendre des formes différentes selon les contextes.

Il s’agit fondamentalement d’un processus de transformation de nos mentalités, habitudes et comportements, motivé par la ferme volonté d’améliorer les conditions d’existence de nos semblables, de la société et de l’humanité en général.

Cette volonté apparait suite à la prise de conscience que la persistante condition de misère de nos populations, ne relève pas de l’ordre naturel des choses, mais de leur oppression et exploitation par des classes politiques, nationales ou étrangères et qu’il faut s’organiser pour y mettre fin.

A cet effet, les Africains doivent faire de leur « culture » un instrument au service de leur libération, et non pas, rester passivement « au service » de notre « culture ».

Les différentes révolutions dans le monde, bien que constituant des ruptures, s’inscrivent toutes, d’une certaine manière, dans la trajectoire socio historique de leurs cultures ou elles ont eu lieu. Elles ont été, partout, l’œuvre d’individus qui avaient une autre idée de leurs sociétés respectives qui les avaient « produits ».

L’imaginaire politique ne doit pas simplement se contenter de refléter l’état d’une société, elle doit explorer de nouveaux horizons, afin de redynamiser la culture.

Pour nous, ce combat contre l’oppression repose fondamentalement sur l’amour de la Liberté et de la Justice.

Nous considérons que c’est justice, que de lutter pour que les Africains, longtemps dépossédées d’eux-mêmes, puissent reconquérir le pouvoir sur eux-mêmes et sur leurs destins.
La restauration de la dignité de l’Afrique, sa renaissance, sera le résultat des efforts conjugués de tous ses fils, aussi bien ceux sur le continent que ceux qui sont hors du continent.
Les différences de trajectoires, d’expériences ainsi que nos nombreuses contradictions, n’entament en rien la profondeur des liens fraternels, les résonnances spirituelles communes et le partage d’une même condition.
Le raffermissement de ces liens, tout comme le dépassement de tout esprit sectaire ou ethniste, doit faire l’objet d’un vaste et intense travail d’éducation.
Notre profonde conviction est que, tant que les Africains seront dans cet état de fragilité qui les maintient dans la pauvreté endémique, ils risquent de manifester dans leurs comportements, les préjugés négatifs qui pèsent sur eux, et seront à la merci de la violence et de l’exploitation de n’importe quel peuple.

Si nous sommes vraiment habités par l’ardent désir d’améliorer le sort des populations africaines, nous devons être capables de taire nos dissensions internes et nous battre pour les faire sortir des griffes de la misère et des affres de la guerre.
Il s’agit d’inviter chacun de nous à revoir nos intentions, nos motivations profondes qui sont à l’origine de notre engagement militant, de réfléchir sur les pratiques contreproductives qui desservent notre objectif de libération et d’ajuster notre conduite à la hauteur de nos ambitions.

Face au caractère systémique de notre oppression et la sophistication de ses mécanismes de domination, notre activité militante doit sortir de la logique des actions ponctuelles et s’inscrire dans une perspective à long terme de lutte contre la domination de nos sociétés.
Nous ne pouvons pas nous contenter de décrire et d’analyser les différents aspects de la domination coloniale ou de l’oppression capitaliste, sans avoir pour objectif, de les défier par l’instauration de nouvelles formes d’organisations politiques, économiques et sociales.

Les Africains qui veulent le changement, doivent être prêts à s’investir davantage dans le combat pour leur libération.

Il ne s’agit donc pas d’attendre un leader, de trouver « Une voix », mais de se réunir autour d’objectifs conduisant à notre libération et de mettre sur pied les instruments organisationnels qui permettront l’émergence de plusieurs leaders.

Nous disposons de nos jours de beaucoup plus d’informations sur les faits et mécanismes de l’oppression des Africains que n’en disposaient les résistants du passé, plus de connaissances qu’eux sur notre histoire. Le temps est venu, de ne pas seulement parler des luttes et des combattants du passé, mais de mener « les nôtres ». De ne plus nous contenter de peu, de ne plus considérer comme exceptionnel, ce qui est la norme chez les autres peuples.

Si nous voulons renouer avec notre tradition de bâtisseurs de nations, et non pas demeurer de simples administrateurs de colonies et de gérants d’intérêts étrangers, notre énergie et notre créativité devront être mobilisées pour résoudre les problèmes concrets qui se posent aux populations. Il faudra dans cette perspective, acquérir toutes les connaissances et les compétences nécessaires pour remettre le continent africain sur ses pieds.

Il nous faudra procéder à l’institutionnalisation de la lutte contre l’oppression, contre la pauvreté et le système qui les génère, en donnant aux différentes initiatives morcelées une plus grande ampleur et un plus grand impact.

De cette façon, peut être, les générations futures disposeront des outils nécessaires qui leurs permettront d’identifier leurs missions et de faire face à leurs défis.

Dans cette perspective, les membres de la communauté militante, qu’ils soient réformistes ou révolutionnaires, doivent joindre leurs forces pour faire avancer le combat, afin de relever les nombreux défis qui se posent au continent africain.

C’est seulement dans l’unité que les forces du changement seront en mesure de transformer les demandes sociales en décisions politiques.

Sidya Diop