Pour une Afrique Debout

Discours, Idéologies Et Résistances (Troisième Partie)


La « militante neutralité » de nombreux « intellectuels » africains, est l’un des signes les plus évidents de la torpeur en Afrique surtout dans l’espace francophone. Leur travail académique est très peu orienté vers la résolution des nombreux défis qui se pose à leurs sociétés, afin d’y mener les transformations nécessaires. Bon nombre d’entre eux, se réfugient souvent derrière leurs fonctions, pour fuir leurs responsabilités humaines.
Leur engagement n’est, bien souvent, que superficiel, contrairement aux grands intellectuels qui ont joué un rôle important dans l’histoire de la pensée africaine, et de l’humanité, qui eux, ont lié l’action à la pensée, dont le travail académique s’est nourri de leur engagement politique et de leurs idéaux.
 
Peut-on en toute bonne conscience, se contenter d’écrire livres et articles, animer des conférences, même si c’est important, pendant que, venus des quatre coins du monde, des milliers de personnes, apparemment pas du tout découragés par la complexité de la situation, foulent le sol de nos pays, afin d’expérimenter leurs solutions, qui participent à façonner, réorganiser et ainsi, transformer nos sociétés ? Les populations africaines n’ont pas envoyé leurs enfants à l’école pour qu’ils considèrent comme seule signe de militantisme, la dénonciation verbale des dirigeants, ce qui « n’ajoute rien » à « leur compréhension » de leur condition, et ne suffit pas à la changer. Même les oppresseurs dénoncent les injustices.  Elles attendent de leurs enfants non pas la réclamation d’un plan Marshall1, mais leur propre plan de restauration de la dignité du continent.
 
L’Afrique a besoin de penseurs, d’académiciens, de professionnels, qui descendent de leur superficiel « piédestal », pour « s’élever » dans la grande arène du combat pour la Liberté et la Justice.
 
La déstructuration de nos sociétés, est favorisée par l’absence de véritables espaces de concertation capables de créer des synergies afin de faire face aux nombreux défis qui se posent aux populations. Les Africains parlent peu avec les Africains, si ce n’est par l’intermédiaire, ou sous l’impulsion des organisations et des institutions étrangères qui nous dictent leurs priorités. Bien souvent, les « questions nationales » ne le deviennent, que lorsqu’elles sont portées par des ONG internationales. Les forces vives de nos pays, nos académiciens, les mouvements de femmes, les organisations paysannes et autres parlent plus dans les plateformes internationales qu’au niveau local.

Le continent de « l’arbre à palabre », confie de nos jours, le règlement de ses conflits et déchirements intérieurs, aux institutions mises en place par la « communauté internationale ». « Nos tares culturelles » sont exposées, discutées dans les plateformes internationales. Les Africains « lavent leur linge sale » devant le monde entier.

La logique de l’extraversion ne se limite pas à nos matières premières et de nos capitaux, elle concerne toutes les composantes de nos sociétés.

L’Afrique est le seul continent dont le sort est discuté et décidé par des non-Africains.

C’est ce qui arrive quand on perd toute capacité d’indignation devant l’oppression, que les injustices ne nous choquent que temporairement et superficiellement, que nous préférons blâmer les opprimés plutôt que de confronter les oppresseurs, que le sens de l’honneur, et de la dignité est sérieusement mis à mal.

C’est pourquoi nous fuyons toute responsabilité dans le naufrage du continent, en renvoyant la faute exclusivement aux dirigeants africains. Depuis plus d’un demi siècle, nous faisons semblant de ne pas voir que ces dirigeants font ce qu’ils sont censés faire : maintenir les Africains dans une condition de précarité et de dépendance qui les condamne à la servitude, par la destruction systématique de l’épine dorsale de nos structures sociales, économiques et de nos valeurs culturelles. Nous nous contentons de faire le constat d’une logique qui dure depuis des siècles, sans montrer une quelconque volonté d’y remédier.

Les dirigeants africains, comme la majorité des dirigeants dans le monde, sont élus pour gérer les intérêts de ceux qui détiennent le pouvoir véritable, celui de « faire et défaire les rois » ; et qui continueront de le détenir quand ces dirigeants ne seront plus en fonction. C’est la raison principale pour laquelle les intérêts des populations ne sont pas servis, car les détenteurs de ce pouvoir ne résident pas forcément dans nos pays. Si la souveraineté appartient au peuple, de quel pouvoir peut disposer un président « élu » par un peuple dépossédé de toutes les ressources de pouvoir essentiels ? Ils ne disposent d’aucun pouvoir économique, financier et militaire, ni d’une idéologie qui pourrait mobiliser leurs populations et leur donner l’envie de s’unir pour changer leurs conditions socioéconomiques.

L’Afrique du Sud est la preuve évidente que sans pouvoir économique, le « pouvoir politique » ne saurait en rien signifier la fin du calvaire des populations.

Que peut-on attendre d’un Chef d’Etat, qui « règne » sur un peuple qui ne « possède pas sa terre », ne détient aucune institution financière nationale digne de ce nom. Aucune banque qui pourrait capter l’épargne des membres de la diaspora là où ils se trouvent. Un pays dont les opérateurs économiques, ne contrôlent aucun des leviers importants de leur économie nationale ? C’est ce qui explique d’ailleurs que les dirigeants sont essentiellement corrompus par des hommes d’affaires étrangers.

Un peuple, dont les organisations citoyennes sont parrainées par des forces étrangères, les coopératives paysannes, les groupements féminins sont structurés par « l’étranger ».

Un peuple, où dans la majorité des cas, on ne s’organise presque plus, que pour capter les subventions en provenance de l’étranger.

De quels pouvoirs disposent réellement des dirigeants qui assurent la continuité des institutions qui ont organisé l’asservissement de leurs populations ? Nous devons cesser de prendre les dirigeants africains qui savent mieux que nous, ce qui est bien pour le continent.

Ceux, parmi eux, dotés de la volonté sincère de servir les intérêts de leur peuple et qui ont essayé de sortir leur pays de la dépendance, ont été éliminés, sans aucune réaction des populations, ou demeurent sous pression, les autres, dans leur majorité, ont choisi leur camp et décidé de servir des intérêts étrangers. Leur rôle est d’aider à piller nos ressources pour le compte des multinationales des pays étrangers.

Les intérêts de ces groupes, ne se limitent pas seulement au pillage de nos ressources, mais à faire que les populations soient au service des besoins des dominants. Ce qui n’est possible, que si elles sont maintenues dans un niveau de dénuement qui les prive des ressources matérielles et immatérielles nécessaires pour remettre en cause ce système d’exploitation, de reprendre le contrôle de leur existence et de leur souveraineté. Le rôle que jouent les institutions politiques, militaires et économiques en place dans nos pays, consiste à créer un environnement qui permet la perpétuation de ce système. S’il est vrai d’affirmer que la corruption est un mal qui menace gravement la stabilité de nos sociétés, il est inexact d’en faire la cause principale de la situation qui prévaut en Afrique. 

Si la corruption n’a pas empêché le développement de l’Occident, elle ne saurait être la cause du sous-développement de l’Afrique. Le capitalisme n’a-t-il pas triomphé, en faisant de la corruption même son fondement, faisant commerce et, tirant profit de tout ? Comment ce système parvient-il à maintenir les intérêts d’une minorité sur les différents intérêts nationaux ? C’est peut-être son caractère « institutionnel » qui empêche de le considérer comme tel. Le lobbying, le financement des partis, les commissions et retro commissions, ne sont-ils pas autant de formes de corruption ?

Qui sont les corrupteurs des dirigeants africains et qui sont les receleurs des fonds extorqués par ces derniers ? La différence, est qu’en raison de la concentration des sources de pouvoir en Occident, la corruption sert leurs intérêts, tandis qu’en Afrique elle dessert les nôtres. 

La corruption de nos dirigeants est une conséquence de leur impuissance, qui est étroitement lié à notre dénuement collectif, conséquence de notre division. Un peuple uni, ne laisse pas durablement ses dirigeants trahir ses intérêts. Un peuple doit disposer d’une véritable élite capable de préserver les intérêts nationaux, contre vents et marées, d’imprimer les orientations majeures aux politiques nationales et internationales.

Le pouvoir d’un peuple ne réside pas dans sa seule capacité à mettre un bout de papier dans une urne, il est dans sa capacité à exprimer par ce geste sa volonté de prendre en main son propre destin, à vivre pleinement son humanité. Cette volonté doit être visible dans les différentes tentatives de ce peuple pour résoudre collectivement les problèmes auxquels il fait face, de retrouver la souveraineté sur son pays, dans sa détermination à vivre debout. Notre pouvoir, devrait résider dans la claire conscience de condition, de notre volonté de retrouver notre autonomie économique et le brulant désir de Liberté, de changer les conditions sociales et politiques dans lesquelles nous vivons. 

Se contenter de rejeter la faute des dirigeants, c’est comme entrer dans une maison en flammes et, se contenter de déterminer l’origine du feu, sans prendre aucune initiative pour l’éteindre. 

Pendant combien de temps encore, allons-nous continuer à jouer à ce jeu de dupes, qui consiste à élire continuellement des présidents qui nous déçoivent, espérant que le prochain sera le bon ? Comment se fait-il que les Africains n’élisent que des dirigeants corruptibles ?

Quelle est la probabilité que les présidents de nos pays se mettent simultanément à servir les intérêts de nos populations ? La corruption, l’immoralité des dirigeants est-elle une cause de notre condition ou une conséquence de notre long asservissement, de notre oppression que nous refusons « d’admettre » ? Devant le constat de la responsabilité des dirigeants, que faisons-nous collectivement, pour qu’ils ne puissent plus trahir impunément le peuple Africain ? 

Au moment où nous regardons passivement, la corruption gangrener nos sociétés, des ONG occidentales peuvent quant à elle, traduire nos dirigeants devant les tribunaux, faire juger qui elles veulent, sans que nous ne parvenions à régler le « problème des dirigeants africains ».

N’est ce pas restreindre le champ de l’analyse complète de notre situation, que de minimiser les ingérences extérieures dans la vie politique, économique et sociale du continent africain ? Pourquoi accuser les Africains de jouer les victimes, alors que les Européens qui dénoncent le diktat de « Bruxelles », ou accusent les immigrés de menacer la stabilité de leurs pays, ne tombent-ils pas dans la victimisation ? 

De même que, faire un diagnostic pour déceler l’origine d’une maladie ne signifie pas fuir ses responsabilités, faire le constat de sa situation n’est pas un acte de victimisation, mais plutôt un acte de lucidité et de courage car il s’agit de bien identifier toutes les forces qui s’opposent à notre progrès.

Le souci de vérité historique qui pousse certains à situer, « toutes les responsabilités », semble nous abandonner, peut-être, pour ne pas contrarier « nos amis occidentaux ». Ces « amis », plus nombreux à dénoncer la corruption de nos dirigeants, à pointer du doigt nos tares sociales et culturelles, qu’à se mobiliser contre la corruption de leurs propres élites, afin de faire cesser leurs rapports d’agression et d’exploitation envers les autres peuples.

N’y aurait-il donc aucune « responsabilité » de la part de ceux qui vivent dans des démocraties ? Ceux, chez qui, la « majorité » choisit ses dirigeants ; ceux, dont les corporations multinationales qui déstabilisent nos pays, reçoivent le soutien législatif, et militaire de leurs Etats. 

N’est-il pas vrai, que c’est dans le besoin que l’on reconnaît ses vrais amis ? Si leur amitié est sincère, ils devraient comprendre notre aspiration à vivre debout dans la dignité et, non pas de leur « charité ». Ils devraient comprendre que la véritable « solidarité internationale », commence au sein des frontières de leurs pays. Elle ne devrait pas consister à de simples dénonciations, à demander l’augmentation de l’aide publique au développement. Elle doit commencer par l’instauration de politiques nationales pacifistes et de relations économiques et commerciales qui ne sont pas basées sur l’exploitation. Elle doit exiger et lutter activement à la cessation des rapports d’exploitation qui causent la déstabilisation des pays « amis », détruisent des familles, précarisent des femmes et des enfants. C’est d’ailleurs, la meilleure façon de lutter contre l’immigration, car nombreux sont ceux qui quittent leur pays non parce qu’ils considèrent l’Occident comme un eldorado, mais parce que l’Occident a fait de leur pays un enfer et, un eldorado pour ses propres ressortissants. 

Les Africains ne peuvent plus se complaire dans un moralisme de « vaincus », qui consiste à aimer « tout le monde », sauf ses proches, à embrasser de sa « fraternité » toute l’humanité et montrer de l’indifférence devant la souffrance de ses frères : le calvaire des congolais, celui  des Africains d’Amérique, des Afro-Mauritaniens, les bavures policières dans toutes les grandes démocraties du monde civilisé, etc. Ce moralisme, qui se tait devant l’oppression de leur peuple et accuse ceux qui la combattent, de promouvoir la division et la haine entre les peuples. Les Africains ont-ils élaboré une idéologie qui divise l’humanité en races antagonistes ? Où sont les groupes xénophobes organisés sur le continent Africain ? En quoi préserver « l’unité universelle », l’oppression qui décime les Africains par la faim, les expose aux maladies et à la pauvreté, qui les dresse de façon sanglante les uns contre les autres, serait-elle devenue moralement plus acceptable ? Le véritable amour pour l’humanité commence par celui de ses proches.

Après plus d’un demi-siècle de pseudo indépendances, le temps n’est-il pas venu de s’asseoir et de réfléchir ensemble sur l’avenir du continent ? Nous ne pouvons pas nous permettre de laisser les institutions monétaires, financières, sociales et les agences de presse occidentales prédire et décider de notre futur.

Les autres peuples se réunissent, pour définir leur stratégie de conquête du continent, les Africains sont les seuls à ne pas se réunir pour discuter de leur condition.

La résistance doit dépasser le stade de simples dénonciations, des éphémères actions de protestations qui n’affectent pas le système, pour s’engager dans une dynamique de véritables mutations profondes.
 
Il est pour ce faire nécessaire de réconcilier le travail académique avec le militantisme, et d’intégrer la dimension intergénérationnelle, du combat pour la libération de l’Afrique, car il ne concerne pas seulement les jeunes. En créant de plus larges plateformes de discussions critiques, qui permettront, d’opérer la synthèse de différentes idées, d’élaborer des stratégies efficaces, et ainsi donner un souffle nouveau au combat, pour plus de justice sociale en Afrique.
Les jeunes générations, montrent de plus en plus, leur ardent désir d’en finir avec la domination de leur continent. Cet engagement s’est s’exprimé dans l’espace dit « francophone », avec la campagne contre le franc CFA.
Si, celle-ci, a le mérite de mettre en lumière le système néocolonial, elle illustre le morcellement du corps social évoqué précédemment.
 
Si nous reconnaissons que le franc CFA constitue une atteinte à notre souveraineté nationale, elle n’est pas la seule atteinte à cette dernière et, ne devrait pas être isolée du contexte global de la domination que subissent nos pays. Celle qui fait que la structure économique globale de nos sociétés se trouve affectée, intégrée dans un système qui dépasse le cadre des pays « francophones ». Même le Nigeria, considéré comme l’un des géants du continent, n’échappe pas à cette domination, car son économie peut être paralysée dès que l’Occident se désintéressera de ses gisements pétroliers. Avons-nous suffisamment réfléchi sur le caractère artificiel de nos États, qui ne vivent principalement que de l’extraction et de l’exportation des ressources naturelles ; des Etats où la question foncière demeure encore brûlante ; des Etats où la souveraineté nationale est aussi menacée par des législations imposées par le biais de conventions internationales ; des pays où les forces armées et de police, semblent plus enclins à protéger les intérêts étrangers que leurs populations ?
 
La servitude monétaire aussi importante qu’elle soit, n’est qu’un des aspects de notre servitude générale, d’une domination qui concerne tous les aspects de notre existence.
Nous devons nous poser certaines questions, au risque de jouer aux sceptiques, avant d’engager des actions qui risquent de servir les intérêts de nos oppresseurs, qui ont tout intérêt à nous détourner des véritables priorités.
Pourquoi une question économique aussi importante, évoquée dès les « indépendances », n’obtient-elle une attention accrue que maintenant ?
Le franc CFA n’est-il pas déjà destiné à disparaitre pour laisser la place à la future monnaie de la CDEAO ?
 
« Sa disparition », ne s’inscrit-elle pas déjà dans la nouvelle dynamique recomposition de notre environnement économique, amorcée depuis quelques années, à travers les différents dispositifs et projets tels que l’OHADA, le projet de signature des APE et la zone de libre échange ? Cette future monnaie échappera-t-elle au contrôle de l’étranger ? Qu’est-ce-qui empêche les présidents africains de sortir individuellement, du franc CFA et de renoncer aux accords de coopération ? Si nous considérons que les présidents africains qui acceptent ce système, sont au service d’intérêts étrangers, leur imposer de sortir d’en sortir fera-t-il cesser leur allégeance à ces forces étrangères ? La seule disparition du franc CFA, mettra-t-elle fin au contrôle de nos économies par le capital étranger ? La structure de notre commerce international va-t-elle changer ? Va-t-on fixer le prix de nos matières premières ? Permettra-t-elle le développement des infrastructures de transport et de communication panafricaines ? Qui bénéficiera de notre « compétitivité », nos entreprises nationales, ou les propriétaires des grands domaines agricoles, qui produisent sur notre sol les produits agricoles, pour le compte des PME et PMI occidentales et des pays émergents, qui les transforment ? Nos habitudes de consommation vont-elles changer ?
 
Quel est le plan de développement qui est censé traduire notre volonté de reconquérir notre souveraineté économique ? Les pays qui sont sortis du CFA (particulièrement le Laos, le Cambodge, le Vietnam, le Maroc, la Tunisie et l’Algérie) semblent être ceux habités par un fort sentiment patriotique qui sert de moteur à leur politique économique ambitieuse.
La monnaie est un « instrument » de souveraineté, elle est donc au service d’un Etat souverain à la tête d’un peuple résolument debout. Doit-on attendre de sortir du franc CFA pour penser l’après CFA ?
L’accaparement par les différents mouvements d’une question nationale aussi importante, doit, à notre avis, suivre une démarche politique cohérente et inclusive. Les questions relatives à la « souveraineté » concernent le « peuple souverain ».
Elle concerne les différents acteurs de l’économie nationale, pas seulement les économistes et les activistes. Les paysans, les entrepreneurs nationaux, les différents agents économiques et catégories sociales, dépendants d’importations de biens et équipements, devraient être associées à cette question. Car, ils sont impliqués dans les relations commerciales au niveau national et international, ont des engagements en cours, aussi bien auprès des institutions financières que de leurs partenaires.
 
C’est lors de ce processus de consultation que se construit la force d’un combat, de même que « l’unité », par l’adhésion des forces sociales et des différentes organisations de la société civile. Ces dernières resteront sceptiques, tant qu’elles ne verront pas leurs préoccupations immédiates prises en considération, et les « académiciens », résolument impliqués dans le combat, pour la libération du continent Africain. Tant qu’ils tireront leur légitimité, non pas de leur combat auprès des populations africaines, mais de leurs titres et de leurs services auprès les différentes institutions, qui bien souvent, font partie du système qui opprime leurs populations. L’avis des économistes, aussi brillants qu’ils puissent être, demeurent des avis.
 
Nous ne devons pas seulement nous débarrasser du franc CFA, mais de toute forme de domination. Dans cette perspective, que cette monnaie soit fabriqué ailleurs n’est pas le plus gênant, d’autant plus que beaucoup de citoyens du monde même développé ignorent où sont fabriquées les monnaies de leurs pays, ou qui contrôle leur banque centrale. Si le franc CFA était fabriqué sur le continent, cela suffirait-il à nous débarrasser du contrôle sur nos économies ? Ne devrions-nous pas être tout autant gênés que presque tout ce que nous  utilisons, des cadres et symboles institutionnels nationaux, ou consommons comme biens et services, qui nous viennent d’ailleurs et, qui créent plus d’emplois à l’étranger que l’impression des billets de banque ? N’y a-t-il pas là, bien des aspects concrets de la domination auxquels nous pouvons apporter des réponses alternatives collectives. Si le contrôle de l’émission de la monnaie nous échappe, la façon dont nous l’utilisons dépend de nous et de nous seuls. Aucune domination ne saurait être absolue. Il n’y a rien qui empêche les dirigeants de créer les cadres permettant de transformer positivement les conditions de vie des populations.
 
Aussi légitime que puisse être notre volonté de recouvrir notre souveraineté, nous devons penser à la formulation des questions politiques, car c’est un élément essentiel dans le combat à long terme contre les injustices. Les discours de la résistance doivent être en accord avec les codes culturels et expériences des populations auxquelles ils sont censés s’adresser. 

Aborder les questions nationales, les demandes de justices sociales, comme des revendications syndicales, isolées de leur contexte global, risque de nous mettre à la merci de la manipulation du système d’oppression et de n’importe quel groupe disposant de son propre agenda. En agissant ainsi, nous courons aussi le risque, qu’un simple changement de sigle monétaire, ainsi que la délocalisation de son site d’émission, suffise à nous donner l’illusion d’une victoire et, nous plonger de nouveau dans la léthargie pour encore des décennies. L’heure est venue d’adopter des changements radicaux, si nous ne voulons pas continuer d’être la risée du monde.

La fâcheuse tendance à rejeter la théorie pour passer à l’action, constitue une des raisons pour lesquels nous peinons à sortir de l’impasse. L’histoire de la lutte de libération du peuple africain est riche d’expériences qui pourraient servir de base théorique à nos propres méthodes de combat.

Nous pouvons tirer de l’histoire politique du continent, l’enseignement que la seule « accession au pouvoir », malgré le dévouement des grandes figures : telles que Nkrumah, Lumumba, Sankara et autres, ne suffit pas pour se défaire de l’étau d’un système qui détient à l’échelle globale, de l’essentiel des pouvoir économiques, militaires et financiers.

Nous convenons que la pratique d’une théorie opaque faite de jargon incompréhensible inaccessible à la grande majorité, sans impact éducatif majeur ni implication pratique, constitue souvent un exercice de mystification. Il n’en demeure pas moins vrai, que la théorie, ne s’oppose en rien à l’action.

Elle permet de dépasser les obstacles qui nous empêchent de réaliser l’unité pour la libération du continent, mais surtout de rencontrer les populations dans leurs besoins véritables et de nous débarrasser des incohérences théoriques et stratégiques.

Incohérences qui expliquent bien des errements dans les différents domaines de la vie publique dans nos pays, où les discours du pouvoir comme ceux de l’opposition sont structurés autour de termes et concepts sans aucun lien, avec les expériences de leur peuple. Des notions et concepts qui sont généralement utilisés, non pas pour éclairer et améliorer la condition collective, mais pour masquer l’absence de véritable projet politique.

Ces incohérences affectent aussi les mouvements de résistance dans nos problèmes de leadership : nos positions ou politiques, nos choix économiques et les différents comportements et attitudes nous empêchent de menacer le statu quo.

Nous voulons l’unité des Africains tout en insistant sur les facteurs de division. Nous nous contentons de poser des diagnostics sans trouver et appliquer de solutions ; d’analyser les mécanismes de la domination et attendons qu’elle devienne plus juste. C’est un peu comme étudier le lion, non pas dans le but de le neutraliser, ou de se préserver de ses nuisances, mais en continuant de s’étonner du fait qu’il se comporte comme tel. Un oppresseur demeure un oppresseur, il ne devient philanthrope que par intérêt ou sous la pression.

Nous devons faire preuve de prudence afin de ne pas reproduire dans nos différentes démarches, les structures hiérarchiques héritées de la colonisation, qui se traduit par cette arrogance à l’égard des populations et qui nous empêche de rejoindre leurs préoccupations profondes. En rompant avec cette tendance à vouloir décider à leur place, considérant qu’elles ne pensent pas, à privilégier les plateformes internationales au détriment d’un réel ancrage local.

C’est parce que nous sommes restreints par la bibliothèque occidentale, que nous croyons que l’Afrique n’a pas de tradition intellectuelle et ne pense même pas à sa condition en dehors des langues occidentales. C’est pourquoi nous semblons rejeter dans une posture arrogante, une tradition intellectuelle qui pourrait dévoiler des zones d’ombres de notre histoire et illuminer notre avenir.

Les changements majeurs adviendront sur le continent, quand les militants rejoindront les populations dans leurs préoccupations profondes, et que le travail des académiciens rencontrera leurs souffrances.

Les discours de la résistance doivent s’efforcer de produire des idées capables de devenir « des forces matérielles afin de s’emparer des masses ».

Le peuple sait depuis longtemps, que la voie que nous suivons ne fait qu’aggraver notre asservissement. Ses choix économiques : le choix du statut de l’informel, leur éloignement des institutions bancaires entre autres, sont, pour lui, autant de formes de résistance, qui relèvent d’une analyse politique lucide de leur condition.

Les populations savent que les institutions héritées de la colonisation ne font que perpétuer celle-ci. Elles ne refusent point le développement, qui est une aspiration de toutes les sociétés humaines, elles refusent le développement dans la servitude et le reniement de soi. Elles refusent de soutenir un système économique qui les exclut politiquement comme de dignes sujets et non pas des serviteurs corvéables à merci. Ce peuple sait que les relations économiques sont fondamentalement des relations sociales et, qu’elles sont essentiellement basées sur la confiance. C’est cette dernière qui justement, nous fait cruellement défaut.

Tant que les Africains ne se feront pas confiance, aucune monnaie, aucune constitution, ne saurait garantir la paix, la stabilité et établir la prospérité sur le continent.


Sidya DIOP

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Notes 

1 Plan Marshall

Ce plan était loin d’être une œuvre de bienfaisance mais arraché de haute lutte par les organisations du mouvement ouvrier on peut constater qu’en  l’absence de menace réelle au capitalisme néolibéral, les avantages jadis concédés, sont entrain d’être retirés.
D’autre part elle a consacré la mainmise des états unis sur les économies européennes et permis l’accès aux matières premières issues de leurs colonies et territoires d’outre mer.
Procédé à la création d’une classe moyenne ouverte au mode de vie américain et sensible aux techniques de marketing américaine  comme c’est les cas actuellement en Afrique.
C’est dire que le bloc capitaliste occidental est loin d’être homogène, il est lui aussi traversé par des conflits d’intérêts, tempérés par la loi du plus fort, certains pays qui font les gros dos en Afrique sont aussi à genoux devant de plus puissants qu’eux.

 
The Marshall Plan

Lessons Learned for the 21st Century
Edited by Eliot Sorel and Pier Carlo Padoan
OECD PUBLICATIONS