Reflexion sur la récente crise au Sénégal
(2nde partie)
~~~~~~~

Les jeunes générations doivent être proprement éduquées, idéologiquement armées, politiquement organisées si nous voulons sortir de l’univers de l’asservissement colonial. Sinon, elles risquent de se retrouver éternellement à la place des « espoirs » d’hier qui nous font sombrer aujourd’hui.


Si la jeunesse suffisait pour être l’espoir d’un pays, le monde se porterait mieux aujourd’hui. N’est-ce pas les jeunes d’hier qui sont au pouvoir aujourd’hui ?


Quel sens de notre existence sur terre transmettons-nous à la jeune génération ?
 
Les anciennes générations ont-elles su donner des idéaux et des missions qui permettraient aux nouvelles générations de se dépasser ? Ont-elles transmis à leurs descendants la soif du savoir ? Encouragé, développé chez eux le sens de l’initiative ? Ont-elles transmis le sens du combat, l’indignation devant la servitude et l’oppression ? Ou bien leur ont-elles transmis la fatale résignation devant notre oppressante condition, le goût effréné de la consommation et de l’accumulation de biens matériels ?


Nous continuons de confondre l’érection d’édifices prestigieux avec la modernisation et le progrès.


Nous admirons et copions les pays dits riches, même si « leur richesse » repose sur l’exploitation des peuples dont nous faisons partie.
Si nous admirons les « grands pays », au point de devenir aveugles aux basses œuvres, complots, massacres, souffrances et détresses humaines enfouies sous les fondements de leurs performances économiques, ne faisons-nous pas alors preuve d’incohérence en nous opposant à leurs représentants locaux chargés de maintenir cet injuste « ordre international "?


Par quelle sorte d’acrobatie intellectuelle pourrait-on justifier que les attitudes et comportements qui sont abhorrées, jugés répréhensibles et méprisables au niveau individuel, pourraient devenir tout à fait acceptables lorsqu’elles sont perpétrées à l’échelle des Etats et des Nations ?
Peut-on aspirer à imiter, les « grands pays » de ce monde qui se comportent en agresseurs et s’étonner des mêmes attitudes agressives envers nos compatriotes ?


Nous déplorons la violence lors de ces évènements, et surtout les morts d’hommes.
Une partie de l’opinion a semblé être beaucoup plus choquée par les saccages des biens que par le fait de voir les forces de l’ordre tirer sur leurs concitoyens.


Nous semblons être « pacifistes » beaucoup plus par opportunisme que par véritable conviction.
 
Où sont nos sentiments pacifistes quand nos soldats vont combattre d’autres pays africains pour protéger les intérêts de la « communauté internationale », sous le prétexte de restaurer la démocratie et la Paix ?
Où étaient nos sentiments pacifistes lorsque l’armée française tirait sur des civils en Côte d’Ivoire ? Lorsque l’on assassinait sauvagement le colonel Kadhafi, ou déstabilisaient des pays frères ?
 
Sommes-nous aveugles à la violence étatique visible à travers la mobilisation des forces de l’ordre, de l’armée sénégalaise et de milices pour faire face à un peuple en colère ?
C’est plus qu’humiliant, de voir les Africains continuer d’accepter d’être les instruments de la violence de leurs oppresseurs contre leur propre peuple, prouvant ainsi que le despotisme colonial a été délégué à une « élite » locale qui reproduit le même mépris à l’égard de leurs compatriotes.


Sommes-nous aveugles à la violence de ce système néocolonial, qui représente la continuité entre le passé et le présent de l’oppression des Africains, qui d’une certaine façon, repose sur la volonté de garantir la paix et la prospérité en Europe, sur le dos des Africains, en sabotant la paix et l'ordre en Afrique, sacrifiant les vies et les rêves de millions Africains ?

On peut reconstruire de nouveau les biens détruits, mais on ne peut ni faire revenir les morts ni réparer les vies brisées par des siècles de deshumanisation.

Tout système impérialiste vit de la violence avec une barbarie que les foules en colère ne sauraient égaler. Les armées qui défendent les intérêts de pays impérialistes, ne pillent-elles pas ? Ne violent-elles pas ?

La violence des pauvres choque plus parce « qu’elle se donne à voir», elle est visible, contrairement à celle des riches qui eux, ont le pouvoir de mettre une distance de sécurité entre eux et la violence qui soutient leur richesse. Les pauvres ne peuvent pas entretenir des armées, engager des mercenaires et des milices pour exécuter leurs basses œuvres.

Nous avons confondu pendant des décennies « l’image » du Sénégal, sur la scène internationale avec sa véritable « réalité » politique. Cette image n’exprimait que les récompenses par les « puissances dominantes » à leurs relais locaux en fonction de leurs rôles et positions dans ce qui ressemble plutôt à un tragique « jeu de dupes » au sein du système impérialiste.

C’est faire preuve d’un mimétisme servile des plus abjects, que de copier la puissance coloniale jusque dans son élan d’orgueil, au point de se prévaloir comme ce dernier d’un certain « exceptionnalisme culturel ».

N’est-ce pas faire preuve d’un manque de dignité, que de se vanter de certains privilèges liés au fait d’avoir été la première colonie d’un pays impérialiste ?

De s’enorgueillir d’avoir été la capitale de l’AOF, ce qui nous a permis d’accueillir les premiers centres de formation des relais locaux de l’impérialisme,

Ou d’avoir été parmi les premiers à obtenir la citoyenneté du pays colonisateur, Des présidents agrégés ou  des généraux entièrement soumis aux puissances étrangères ne devraient pas faire la fierté de peuples qui se respectent.

Ces discours nombrilistes qui visent à encenser le sentiment de fierté nationale nous fait tomber dans l’essentialisation des peuples et de leur culture et nous ont rendus aveugles à notre condition véritable, et aident à la perpétuation de la mentalité coloniale chez les Occidentaux et empêche toute remise en question de soi.

Une grande partie de la jeunesse Africaine ne supporte plus cet ordre néocolonial, qui consiste en l’exploitation de millions d’Africains que la misère, la pollution exposent aux maladies et épidémies récurrentes, aux violences des guerres de prédation, dont les massacres et viols de masse sont les conséquences. Les jeunes ne supportent plus cette déshonorante condition qui jette plusieurs de leurs frères et sœurs sur les chemins de l’émigration où ils sont exposés aux nombreuses humiliations, partout dans le monde. 

Dans sa révolte, elle nous pousse à interroger notre identité en tant qu’être Humain, et à nous questionner sur le sens de notre existence sur terre. Elle nous invite surtout à répondre à cette question fondamentale : Voulons-nous laisser perdurer cette condition d’asservissement ? Maintenant son pré carré sous le joug de la domination coloniale, de l’exploitation et de la misère depuis des siècles, la France continue de s’installer dans un méprisant déni, en s’offusquant de l’existence « d’un certain sentiment anti-français ». N’est-ce persister dans la mentalité coloniale que de s’attendre à autre chose que le rejet de ces funestes pratiques néocoloniales ?

Serait-ce plus acceptable d’être anti-Américain, anti-Chinois, qu’anti-Français ? Existe-t-il un sentiment pro-Africain en France ?

La France pense-t-elle que nous allons continuer de nous voir imposer cette « sale guerre » qui « consiste à faire intervenir les services secrets et les forces armées munis de leur mallette de coups fourrés, allant de la corruption à l'assassinat en passant par la création de faux mouvements de libération et de conflits armés à grande échelle » ?1

La France s’attend-elle à ce que les Africains continuent de se soumettre docilement à la servile condition qu’elle leur impose avec le soutien de ses alliés Occidentaux ? Que nous allons accepter que ses entreprises aient le monopole dans nos économies, que ses institutions  bancaires présentes dans notre pays, n’ajoutent aucune valeur à l’économie nationale se contentant de mobiliser nos revenus en nous imposant un management et des services de médiocre qualité ?

Il n’y a qu’à comparer le dynamisme des pays dits anglophones avec ceux dits francophones.

Allons-nous continuer de subir les lourdeurs administratives et abus dans les pratiques de ses institutions financières, qui dépouillent les clients à travers les taux d’intérêts abusifs, ponction de taxes et frais injustifiés ? Ces institutions qui, au service client inexistant, obligent des fonctionnaires à perdre une journée pour retirer leur salaire, restreignent les opportunités des consommateurs ainsi que des entrepreneurs et nuisent à leurs performances dans leurs différentes activités.

La France compte elle se faire respecter en tolérant les discours de certains politiciens et autres, dont l’arrogance ne fait que révéler la pauvreté d’esprit et le manque de hauteur de leurs auteurs, qui les autorise à proclamer, « que l’Europe ne peut pas accueillir toute la misère du monde ». Alors que le monde est dans cette condition parce qu’elle a justement accueilli plus que la misère européenne depuis 1492. Ignorent-ils leur histoire ?

Quand on ne veut pas accueillir « la misère du monde » il faut cesser de vivre des revenus tirés « sa production ».

La présence permanente coloniale au niveau politique et économique qui restreint les opportunités des jeunes et empêchent les populations d’avoir une vie décente dans leur propre pays, est la cause principale de cette émigration massive. La meilleure façon de lutter contre l’immigration, c’est de s’attaquer aux injustices imposées aux pays « pauvres » dans les relations internationales.

Pendant que les immigrés Africains parqués dans des ghettos en France sont accusés de communautarisme, de « voler le travail » des Français, les immigrés Français au Sénégal, eux, vivent dans leur grande majorité dans des ghettos de riches, constituant des enclaves de la métropole dans notre pays.

Nous, Sénégalais, pouvons aussi reprocher aux ressortissants Français de s’accaparer nos terres, de perturber l’équilibre des communautés villageoises en s’installant dans des sites où jadis ces dernières exerçaient leurs activités économiques et culturelles.

Sur ces terroirs traditionnels fleurissent aujourd’hui hôtels et résidences avec piscines alors qu’ils ne se trouvent qu’à quelques centaines de mètres de la mer, et que les populations alentours subissent un calvaire quotidien pour accéder à l’eau.

Les Occidentaux pensent-ils que sous prétexte de créer des emplois, nous resterons leurs éternels serviteurs ?

Sommes-nous incapables de créer des emplois par nous-mêmes ?

Pensent-ils que nous allons continuer, comme elle, dans ce déni permanent qui permet de perpétuer la mentalité coloniale d’un côté, et de l’autre la servitude volontaire qui nous impose de porter notre fardeau avec le sourire ?

Cet univers proposé par ceux qui soit par mauvaise foi, soit par manque de véritable solution, face aux velléités nationalistes, patriotiques, ou dénonciations du racisme nous présentent le métissage comme « avenir », répétant cet argument d’une lamentable inconséquence, malgré la beauté de la formule.

Proposer le métissage comme solution aux rapports toxiques entre nations et communautés est un signe de mépris envers les Africains.

Le brassage biologique tout comme celui culturel existe depuis la nuit des temps entre les peuples du monde. Beaucoup de peuples n’ont pas jugé nécessaire de donner une désignation spécifique à un enfant issu de l’union d’individus d’origines ethniques différentes. Les savoirs et divers connaissances scientifiques et technologiques sont le fruit des échanges entre les peuples, même s’ils ont parfois été arrachés par la force ou la ruse, cela n’a pas fait disparaitre les préjugés et les rapports conflictuels entre les différentes communautés humaines.

C’est faire preuve de mauvaise foi que de vouloir faire basculer l’analyse des rapports politiques de domination que nous entretenons avec la France et les pays occidentaux en général, vers la sphère émotionnelle, en évoquant les relations fraternelles que nous pouvons entretenir au niveau individuel avec tous les membres de l’humanité.

Comme si avoir des « amis français » devait nous faire accepter que leur pays nous impose éternellement l’exploitation et l’oppression. Ceux qui veulent nous offrir leur amitié au prix de notre deshumanisation ne sont pas de véritables amis.

Envisager le « métissage » comme constituant l’avenir, est une solution des plus racistes. C’est suggérer que nous ne saurions être acceptés que par notre proximité épidermique avec ceux qui ont fait de la « blancheur » une identité construite au service de leur projet de domination du monde.

Nous sommes pour des relations fraternelles entre les membres de la communauté humaine, mais nous n’avons pas à nous renier pour être acceptés par les « Blancs » ?

Les rapports toxiques de domination, d’exploitation et d’oppression qui menacent la paix entre les peuples se résolvent par la cessation de ces rapports.

Devrions-nous nous rabaisser jusqu’à accepter que le seul type d’Africain que les Occidentaux vont tolérer, soient celui qui leur renvoie l’image de leur supériorité ?

On ne construit pas des relations pacifiques dans le déni et le mépris, mais dans le respect, la vérité et la justice. Avec les nations que l’on respecte, on signe des accords et des traités et on paye des réparations, on ne parle pas de « métissage ».

Devrions-nous nous taire pour sauvegarder des « liens historiques » marqués par l’asservissement et l’exploitation ?

Les Occidentaux pensent-ils que notre ambition est de vivre de leur « charité imposée ? Que nous allons continuer de recevoir, de la main gauche avec tambours et trompettes, les miettes de ce qui nous a été arraché de la main droite ?

Allons-nous continuer de croire que des actes de solidarité, même des plus sincères, vont peser plus lourd que notre systématique deshumanisation ?

Ceux qui versent dans la victimisation ne sont pas ceux que l’on veut nous faire croire ?

Quand les Africains sont victimes de bavures policières, meurent lors de simples garde à vue, ou étouffés lors de violents rapatriements, c’est dû au stress des policiers. De toute façon les victimes avaient quelque chose à se reprocher.

Lorsque des enfants meurent brulés lors d’incendies dans des logements insalubres, c’est la faute à la sur occupation des lieux en raison de la polygamie ou des familles nombreuses ; lorsque l’on dénonce la corruption de leur multinationales, c’est la faute aux présidents Africains.

Quand ils envoient leurs forces armées pour rétablir leur influence c’est sur appel de présidents corrompues qui deviennent subitement dignes de confiance.

Les Français et les Occidentaux peuvent intervenir militairement aux quatre coins de la planète, entrainant misère et désarroi sans être tenus pour responsables.

Ce sentiment d’irresponsabilité touche même certains citoyens français qui, à chaque fois que l’on dénonce les agressives politiques internationales de leur pays en Afrique le défendent en pointant du doigt la responsabilité des  dirigeants Africains.

N’y aurait-il donc aucune « responsabilité » de la part de ceux qui vivent dans des démocraties ? Ceux, chez qui, la « majorité » choisit ses dirigeants ; ceux, dont les corporations multinationales qui déstabilisent nos pays, reçoivent le soutien législatif, et militaire de leurs Etats.

La France croit-elle qu’elle pourra continuer de se voiler la face à travers Ces platitudes produites de façon périodique par des « spécialistes » du continent, qui veulent nous convaincre que des dirigeants dont on paye parfois les fonctionnaires, financent leurs institutions, des dirigeants que l’on peut emprisonner, déporter, assassiner au besoin, sont ceux qui font perdurer ce système de parasitisme éhonté.

Il sera difficile de tromper cette génération d’Africains décidée à ne plus supporter la servitude comme les générations précédentes. Les récents évènements devraient être l’occasion aux Occidentaux de retrouver leur lucidité et de se demander à l’instar, de George Orwell : 

« Combien de temps encore pourra-t-on continuer à se moquer de ces gens-là ?

Combien de temps avant que ces « nègres » à qui on a appris que les Blancs étaient leurs maîtres et qui combattent pour lui aux quatre coins de la terre, ne tournent leurs fusils dans l'autre sens ? »2

Si les rapports impérialistes et néocolonialistes sont la cause de la vulnérabilité du continent, il est de notre responsabilité d’en sortir.

Nous devons retrouver le droit de décider du choix de nos dirigeants, de définir notre modèle économique et projet de société.

Devant la persistante souffrance des populations africaines, c’est faire preuve d’une collaboration active, que de se taire et rester passif devant les injustices. C’est manquer de courage que d’accepter avec fatalité, « la réalité du pouvoir » ou plutôt son absence, car c’est cela la cause de notre subordination aux pays étrangers. Peut-on parler d’éthique, de Justice, de Démocratie, de Paix, quand on s’est tu, pendant si longtemps, devant les injustices, de peur de provoquer le courroux de certaines « puissances » ?

Il est temps de mettre définitivement fin à cet avilissant cycle de la servitude. La plus haute leçon de vie à inoculer à ses enfants c’est le sens de la dignité. Il n’y a aucune valeur plus haute que la liberté et la dignité ; et ces valeurs-là ne s’accommodent pas avec la servitude. Il est temps de veiller à ce que le refus de la domination soit vivace dans nos cœurs et ceux de nos descendants, que notre capacité d’indignation demeure intacte quelle que soit l’âpreté de nos conditions de vie. Pour y arriver il nous faudra préférer le dénuement dans la dignité à l’imposture du prestige.

Nous ne pouvons plus nous permettre de faire la politique de l’autruche afin d’éviter de vider la question coloniale. Nous ne pouvons plus nous contenter de cette « paix » sans honneur qui fait vivre un calvaire permanent à des millions d’hommes, de femmes et surtout d’enfants.


Notes


1 Texte original

“If economic dominance is the raison d’être of French imperialism in Africa, the only means of sustaining such a situation is by the intervention of secret services and the armed forces with their bag of dirty tricks, ranging from bribery and assassination to the creation of false liberation movements and full-scale armed warfare. In fact, France is the only former colonial power that still has troops in Africa on a permanent basis. There, with limited military potential, it can often successfully play an interventionist role without excessive risks. Moreover, most western allies encouraged France in this direction “».

Dirty Work 2 : The CIA in Africa

Ellen Ray, William Schaap, Karl Van Meter et Louis Wolf, Internet archives

https://archive.org/stream/CIAInAfrica/CIA%20in%20Africa%20_djvu.txt

Traduction

«Si la domination économique est la raison d'être de l'impérialisme français en Afrique, le seul moyen de maintenir une telle situation est l'intervention des services secrets et des forces armées avec leur arsenal de procédés malpropres sac de sales tours, allant de la corruption et de l'assassinat à la création de faux mouvements de libération et de guerre armée à grande échelle. En fait, la France est la seule ancienne puissance coloniale à avoir encore des troupes en Afrique de façon permanente. Là, avec un potentiel militaire limité, il peut souvent jouer avec succès un rôle interventionniste sans risques excessifs. De plus, la plupart des alliés occidentaux ont encouragé la France dans cette direction ».

__________________________________________________________

2 Texte original

As the storks flew northward the Negroes were marching southward – a long, dusty column, infantry, screw-gun batteries and then more infantry, four or five thousand men in all, winding up the road with a clumping of boots and a clatter of iron wheels.

They were Senegalese, the blackest Negroes in Africa, so black that sometimes it is difficult to see whereabouts on their necks the hair begins. Their splendid bodies were hidden in reach-me-down khaki uniforms, their feet squashed into boots that looked like blocks of wood, and every tin hat seemed to be a couple of sizes too small. It was very hot and the men had marched a long way. They slumped under the weight of their packs and the curiously sensitive black faces were glistening with sweat.

As they went past a tall, very young Negro turned and caught my eye. But the look he gave me was not in the least the kind of look you might expect. Not hostile, not contemptuous, not sullen, not even inquisitive. It was the shy, wide-eyed Negro look, which actually is a look of profound respect. I saw how it was. This wretched boy, who is a French citizen and has therefore been dragged from the forest to scrub floors and catch syphilis in garrison towns, actually has feelings of reverence before a white skin. He has been taught that the white race are his masters, and he still believes it.

But there is one thought which every white man (and in this connection it doesn’t matter twopence if he calls himself a Socialist) thinks when he sees a black army marching past. ‘How much longer can we go on kidding these people? How long before they turn their guns in the other direction?’

It was curious, really. Every white man there has this thought stowed somewhere or other in his mind. I had it, so had the other onlookers, so had the officers on their sweating chargers and the white N.C.O.s marching in the ranks. It was a kind of secret which we all knew and were too clever to tell; only the Negroes didn’t know it. And really it was almost like watching a flock of cattle to see the long column, a mile or two miles of armed men, flowing peacefully up the road while the great white birds drifted over them in the opposite direction, glittering like scraps of paper.

New Writing, New Series No. 3, Christmas 1939. Based on Orwell’s Morocco Diary

https://www.orwellfoundation.com/the-orwell-foundation/orwell/essays-and-other-works/marrakech

Traduction

C'étaient des Sénégalais, les Noirs les plus noirs d'Afrique, si noirs qu'il est parfois difficile de voir où commence la chevelure sur leur cou. Leurs corps splendides étaient cachés dans des uniformes kaki "reach-me-down", leurs pieds étaient écrasés dans des bottes qui ressemblaient à des blocs de bois, et chaque chapeau en étain semblait être de quelques tailles trop petites. Il faisait très chaud et les hommes avaient fait une longue marche. Ils s'étaient affaissés sous le poids de leurs sacs et les visages noirs, curieusement sensibles, brillaient de sueur.

Alors qu'ils passaient devant un grand et très jeune nègre, je me suis retourné et il a attiré mon attention. Mais le regard qu'il m'a lancé n'était pas du tout le genre de regard auquel on peut s'attendre. Ni hostile, ni méprisant, ni maussade, ni même curieux. C'était le regard timide et large du nègre, qui est en fait un regard de profond respect. J'ai vu comment c'était. Ce misérable garçon, qui est citoyen français et a donc été traîné hors de la forêt pour nettoyer les sols et attraper la syphilis dans les villes de garnison, a en fait des sentiments de révérence devant une peau blanche. On lui a appris que les Blancs sont ses maîtres, et il le croit encore.

Mais il y a une pensée que tout homme blanc (et à ce propos, peu importe qu'il se dise socialiste) pense lorsqu'il voit passer une armée noire. Combien de temps encore peut-on continuer à se moquer de ces gens ? Combien de temps avant qu'ils ne tournent leurs fusils dans l'autre sens ?