Rompre avec le culte du Messie


« La lecture des évènements, en perdant de vue l’intérêt des Africains, s’est exprimée dans le culte de la personnalité entretenue autour de la personne de Nelson Mandela. La sur-médiatisation du personnage visait très probablement à empêcher de mener une réflexion lucide sur l’Apartheid, sa place dans le système de domination capitaliste sur nos sociétés, et d’analyser les moyens qui ont participé à l’effondrement ou plutôt la mutation de ce système.


L’Apartheid constitue un terrain d’étude propice pour les générations d’Africains n’ayant pas vécu la colonisation. Dans la mesure où il livre les clés des mécanismes réelles de la domination capitaliste sur nos sociétés, en tant qu’illustration saillante de l’imbrication entre exploitation économique et oppression raciale.
La lutte pour la liberté et la démocratie en Afrique du Sud était une lutte anticoloniale, depuis le début de l’invasion néerlandaise et anglaise. Cette lutte a été menée par les masses sud-africaines dans toutes leurs composantes : les travailleurs, les femmes et même les enfants et fut soutenue par les forces progressistes du monde entier.


Si l’Apartheid fut un régime exceptionnel, ce n’est pas comme on a voulu nous le faire croire de par sa nature, mais par le fait qu’il ait existé à une époque où, le capitalisme s’est taillé un nouveau costume qui se voulait plus civilisé, convenant à l’époque. Car La colonisation, le système de l’Indigénat, la Ségrégation raciale aux Etats-Unis, n'étaient rien d’autre qu’un Apartheid de fait. Le pouvoir blanc sous l’Apartheid, était le bastion avancé du monde capitaliste en Afrique, doté d’une puissance militaire et même nucléaire, avec le soutien des pays occidentaux, il constituait ainsi une constante menace pour ses voisins proches et lointains.


L’accession des noirs au s’est fait au prix d’énormes compromis. L’ANC a du renoncer à ses exigences portant sur la nationalisation des mines et des industries, des banques, de la réforme agraire. Auparavant, elle a dû accepter de se débarrasser de sa force de dissuasion nucléaire, dans un monde où la force fait loi.
On peut se demander combien de temps durera la fragile réconciliation basée sur l’impunité de criminels. Comment a-t-on pu croire un instant que la paix pouvait fleurir sur le terreau de l’injustice ? C’est sous estimer le peuple sud africain, que de croire qu’il pourrait confondre soif de vengeance et besoin de justice.


Aucune des valeurs portées par Mandela, ne sont étrangères à la société dans laquelle il a été éduqué et à nos sociétés en général aussi « pauvres » qu’elles puissent être.
Ce sont ces mêmes valeurs qui font que des dirigeants criminels comme Ian Smith, Piet Botha et leurs semblables, ont pu vivre en paix, sans subir l’hostilité des populations, et que malgré les atroces crimes commis sur le sol africain, les ressortissants occidentaux n’y subissent ni animosité, ni représailles.
Alors qu’en Europe la double peine est requise contre les délinquants étrangers, en Afrique les auteurs de crimes contre l’humanité jouissent paisiblement de leurs libertés, sans un seul mot d’excuse ni aucun remords, quitte qu’ils sont avec leur «conscience», parce que n’ayant fait que leur « devoir » en « obéissant qu’aux ordres ».


Le continent africain n’a jamais manqué d’hommes de l’envergure de Nelson Mandela, seulement, ils n’ont jamais obtenus la sympathie du système ni bénéficié d’une aussi complaisante couverture médiatique.
Si Nelson Mandela a eu le « mérite » d’avoir contribué à assurer une « transition » pacifique, est-il pour autant juste d’étouffer et de sacrifier les aspirations légitimes de justice des Sud-Africains, à l’autel de la gloire personnelle d’un seul homme ? Inscrire l’action de nos hommes politiques, dans la trame des luttes sociales du peuple africain, ne diminue en rien leur mérite, car ils demeurent des hommes après tout, sujets à toutes les faiblesses de l’espèce humaine et aucun homme ne peut changer le destin d’un peuple.


Il ne faut pas oublier que dans toutes les luttes, c’est le peuple qui consent les plus lourds sacrifices, et ce sont les peuples, qui permettent de remporter les victoires les plus déterminantes. Aucun homme ne saurait être assez grand, pour laver le déshonneur de tout un peuple.
L’indépendance de l’Afrique du Sud a le même goût d’inachevé, qui caractérise celles de la majorité des pays africains. Ces pays où, faute d’une victoire totale sur les oppresseurs, ce sont les opprimés qui ont du consentir d’importantes concessions, dont ils continueront pendant longtemps de subir les néfastes conséquences.


La fin de l’Apartheid, aurait dû marquer la fin définitive de l’humiliation du peuple africain. En faisant qu’un autre grand Etat libre et fort, puisse émerger de l’Afrique et servir de locomotive pour le reste du continent, dans la construction des Etats-Unis d’Afrique. On note cependant, que ce pays semble s’acheminer lentement mais sûrement vers un état néocolonial, à l’image des autres pays africains ; avec un « visage noir » au service d’un « pouvoir blanc ».


A part un pouvoir politique entre les mains des noirs, et l’«émergence » d’une bourgeoisie noire, la structure sociale et économique est restée la même. Le pouvoir blanc a maintenu ses privilèges, acquis par l’exploitation du peuple sud-africain au cours de trois siècles d’expropriations, d’humiliations et de souffrances. Le potentiel économique et militaire de la première puissance africaine, ne sera pas au service d’une rupture dans les rapports de l’Afrique avec le reste du monde.


Nous devons nous interroger sur la cohérence des engagements et actions posées par nos hommes politiques, par rapport à nos aspirations de construction d’une Afrique forte et du besoin de rétablissement de la dignité du peuple africain. Surtout, nous devons avoir à l’esprit que les transformations majeures des sociétés, sont le fruit des luttes des masses populaires. Il est venu le temps pour nous, Africains, de cesser d’adorer des idoles, pour œuvrer résolument, à l’édification d’une Afrique libre si nous voulons demain, pouvoir célébrer des victoires collectives et définitives. »