Reflexion sur la récente crise au Sénégal
(1ère partie)
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Le Sénégal vient de subir une explosion de violence qui malheureusement a conduit à la perte de vies humaines et à de nombreux blessés. Encore une fois, les jeunes ont laissé leurs vies dans l’espoir de voir leur rêve de liberté, de justice et prospérité devenir réalité dans leur pays. Cet espoir de changement qui se traduit de façon périodique par une vague de révolte a, malheureusement, toujours été trahi. L’alternance au niveau de l’appareil d’Etat n’a jamais conduit à une transformation profonde de notre condition.

Nous ne devons, sous aucun prétexte, continuer d’accepter que des individus perdent leurs vies, pour rien, pour de simples alternances sans changements profonds.

Le moment est venu de procéder une réflexion collective sur notre condition de façon radicale.

Les esquisses de solutions restent dans le cadre du paradigme défini par ceux qui profitent de notre condition, et ne s’attaquent pas aux racines profondes d’une persistante crise sociale.

Si nous voulons bâtir une paix durable, il nous faudra entamer un travail de critique sociale et d’autocritique individuelle auquel nul d’entre nous ne saurait échapper. Nous tenons à affirmer notre solidarité inconditionnelle aux peuples en lutte, quels que soient leurs tares et défauts. Nous ne pensons pas que les dysfonctionnements sociaux que nous dénonçons soient les causes de notre situation. Toutefois, y remédier, constitue un des préalables pour combattre le système oppressif qui, même s’il n’est pas la seule cause de ces dysfonctionnements, favorise leur généralisation au sein des sociétés parce qu’il en profite.

Nous ne prêtons pas assez d’attention à l’environnement impérialiste au sein duquel évolue notre pays. Cet environnement détermine, pour une grande part, le cadre institutionnel dans lequel se déroulent nos expériences politiques et sociales. Ce cadre est celui de l’état néocolonial comme structure de continuation de la colonisation sous une forme nouvelle et relais de l’impérialisme. Ce dernier pouvant être défini comme le phénomène constituant la politique d’extension de la domination de certains pays sur d’autres dans le but d’obtenir l’accès à leurs ressources, à travers le contrôle de leur économie et de l’appareil politique, par l’usage de la force militaire ou par des procédés indolores appelés « soft power ».

Ce système a pour objectif ultime de faire de l’Afrique un continent spécialisé dans la production de matières premières agricoles et minières, de main d’œuvre à bon marché nécessaires aux industries en Europe consommatrice de produits manufacturés, ce qui permet le développement et les progrès des industries occidentales par la restriction de l’industrialisation du continent.

Aucune de ces institutions ne s’inscrivent dans notre trajectoire historique et ne nous offrent un horizon de libération futur.

C’est dans ce contexte qu’il faut situer la mauvaise gouvernance, la corruption, les violations des droits fondamentaux des populations qui permettent ainsi la perpétuation de ce système. C’est dans cet environnement que se déroulent nos interactions sociales. C’est dans ce contexte qu’il faut analyser la récente révolte.

Cette révolte est l’expression de la faillite de « l’Etat », du système éducatif aussi bien formel qu’informel, celle produite par la famille et la société dans sa globalité, à travers l’inadéquation de leurs réponses par rapport à notre condition collective.

Notre réaction face à notre condition dépend de la perception que nous en avons. Nous réagissons différemment selon que nous pensons que les pays riches le sont en raison de leur « intelligence », ou bien que leur richesse provient de l’exploitation du labeur et des ressources des peuples conquis. En fonction de notre perception, soit nous suivons aveuglément les différents programmes de « développement », soit nous nous mobilisons pour mettre fin à ces rapports d’exploitation.

L’absence de toute pensée critique, un système éducatif aliénant, nous ont rendu incapables de dévoiler les ressorts de notre oppression, d’en démasquer les fallacieuses justifications morales que nos oppresseurs utilisent pour renforcer leur autorité. Ceci nous a installés dans un état de déni de notre situation de dominé, et nous empêche de voir la continuité du colonialisme dans le monde actuel. Car c’est bien nier la réalité que de considérer l’asservissement du peuple africain comme relevant du passé.

Le système éducatif national dont l’objectif principal devrait être la promotion et le renforcement des valeurs d’une société donnée et la résolution des problèmes de cette dernière, remplit dans nos pays des fonctions complètement opposées. L’école, non seulement nie nos valeurs, ridiculise notre histoire et notre culture, mais elle forme principalement des individus chargés de résoudre, gérer les affaires des entreprises et des institutions étrangères, laissant ainsi ces dernières nous proposer les solutions qui les arrangent.

Les Africains en tant que peuples dominés n’ont pas les mêmes objectifs que les peuples qui vivent de leur exploitation.

Le type d’éducation que nous recevons ne nous permet pas de sortir de la domination. A quoi sert-il de se vanter, de fréquenter les mêmes écoles que les « grands de ce monde », si c’est pour continuer de les servir ?

Les connaissances et informations produites suivent le même chemin que nos matières premières et les capitaux. Elles vont renforcer les capacités de production du savoir dans les pays dominants ainsi que leur capacité à maintenir leur domination, parce que nous n’avons pas d’agenda qui nous soit propre.

Nous continuons dans cette impasse en formant une « élite » servile, au lieu de former une véritable classe dirigeante libre et jalouse de sa souveraineté ?

Allons-nous persévérer dans cette confusion qui nous pousse à nous enorgueillir de la promotion d’individus à des postes au sein des entreprises et institutions occidentales, même si c’est au détriment de notre progrès collectif ?

Comme si leur promotion individuelle suffisait à compenser l’asservissement, l’ignorance, la pauvreté, la maladie de millions de leurs compatriotes.

On éduque les membres de sa société pour qu’ils puissent s’adapter aux mutations futures du monde, pour créer le monde que l’on souhaite, un environnement qui façonne la personnalité capable de procéder aux changements souhaités, toute performance, toute aspiration à l’excellence devrait s’inscrire dans cette dynamique.

La révolte de cette jeunesse sénégalaise qui aspire à une véritable indépendance, doit être l’occasion de faire tomber les masques et de mettre à nu les incohérences et contradictions qui traversent notre société, toutes catégories sociales confondues.

Incohérences idéologiques d’une classe politique et intellectuelle qui aspire au « développement » dans la dépendance.

Incohérences des populations qui vivent dans un système qu’ils ne comprennent pas, ou n’ont pas cherché à comprendre et qui ont embrassé à bras ouverts la société de consommation qu’elles considèrent comme signe de progrès même si elles s’appauvrissent davantage en enrichissant les autres peuples.

Les jeunes africains grandissent dans un contexte économique marqué par la domination impérialiste qui opère par :

  • La strangulation économique du continent africain par le contrôle des leviers monétaire et financier.

  • Le système bancaire et financier, au niveau national, a été conçu et fonctionne avant tout, pour capter l’épargne locale et favoriser l’expatriation des bénéfices des entreprises étrangères. Il n’a pas pour objectif d’impulser une dynamique économique locale de croissance. Il vise plutôt à accompagner les multinationales qui s’y sont établies, favoriser le commerce de traite, en octroyant des crédits pour l'importation de biens de consommation.* (cf livre, Afrique, l’Appel de l’honneur, p.84)

  • Les déficiences structurelles de notre économie, se reflètent naturellement dans nos échanges commerciaux qui sont marqués du sceau de l’inégalité. Parce que nous exportons peu et importons beaucoup, nous exportons ainsi des emplois au lieu de créer de la richesse et des emplois pour nos pays.

  • L’inégalité des échanges et les pressions monétaires ont méthodiquement balisé le chemin vers le surendettement de nos États.

  • L’économie n’a aucune dynamique interne et est principalement orientée vers la satisfaction de besoins étrangers. 

Ainsi nous pouvons affirmer que la mal gouvernance, la corruption, n’est pas la cause de la situation qui prévaut sur le continent, elle est la conséquence d’un système d’asservissement qui maintient les Africains dans la pauvreté, par le contrôle des leviers de leurs économies et de leurs centres de décisions politiques. Ce qui permet de réserver l’accès aux richesses à ceux qui servent le système et de réprimer, par la faim, le dénuement et toutes sortes de sanctions, ceux qui incarnent les valeurs positif ; d’empêcher les populations de s’organiser politiquement dans le sens de leurs intérêts. C’est ce qui explique le rejet quasi systématique de tous les projets porteurs de progrès collectif, initié par les Sénégalais ou Africains, dès qu’ils compromettent le statu quo, ou menacent les intérêts étrangers.

Un système qui veut confiner le continent Africain dans le rôle de fournisseur de matières premières et de main d’œuvre à bon marché, maintenir les populations dans un état de dénuement, les condamnant à servir d’« armée de réserve de main-d’œuvre ».

C’est ce statut qui explique le caractère embryonnaire du tissu industriel de la majorité de nos pays, qui se réduit essentiellement aux industries les plus nocives, aussi bien au niveau économique qu’environnemental, la faiblesse de la création d’emplois et la croissance de la pauvreté.

Le chômage endémique de masse des Jeunes sénégalais et des Africains découle de cette condition.

Cette condition oppressante peut conduire à une explosion sociale à tout moment surtout lorsqu’ elle est combinée aux violences produites de façon « endogène ».

Nous avons, pendant des siècles, cherché comment nous accommoder de cette pauvreté endémique, liée notre servile condition au lieu de la combattre de façon persévérante et déterminée.

Les jeunes Africains ont grandi dans des sociétés où ceux qui sont censés être les élites de leur pays, sont ceux-là mêmes qui conspirent contre l’intérêt national, compromettent leur avenir et maintiennent les populations dans un état de tension permanent.

Nous avons construit une société dans laquelle notre vision de la vie consiste à considérer la « richesse » comme étant la seule valeur qui compte, qu’importe les moyens par lesquels on l’acquiert.

Nous avons embrassé ce consumérisme abrutissant jusqu’à perdre le sens de nos priorités. Nous préférons dépenser la majeure partie de nos revenus pour acquérir des produits de prestige manufacturés ailleurs jusqu’à menacer l’unité familial qui est le lieu privilégié où se forgent des personnalités équilibrées.

N’est-ce pas incohérent de chercher à maintenir et soutenir « la famille » en menaçant son existence même en la disloquant, envoyant maris ,fils et filles aux quatre coins du monde pour satisfaire des désirs plus que des besoins vitaux.

Nous avons perdu tout sens du lien communautaire, rivalisant entre nous, dans la course aux richesses jusqu'à la destruction de nos familles, nos sociétés et de notre environnement.

Avant de formuler des reproches aux jeunes d’aujourd’hui, qui ne sont pas tombés du ciel, il faudrait d’abord commencer par se remettre en question, se poser les questions adéquates et y répondre avec courage et honnêteté.

Cette question doit nous donner l’opportunité d’interroger les modalités de transmission de connaissances entre les générations. Devant la disparition des structures éducatives traditionnelles, quelles sont les stratégies mises en place pour assurer cette transmission ?

Quel leadership produisons-nous ? quel héritage autre que celui de la servitude transmettons-nous aux futures générations ?

Ces jeunes ont-ils véritablement été « élevés » dans le véritable sens du terme ?

Les générations précédentes ont-elles fait de leur mieux pour créer une société solidaire et respectueuse des plus faibles ?

Cette explosion de violence que nous condamnons, devrait nous pousser à réfléchir à ses causes profondes, « ses lieux de production », si nous voulons construire une paix durable.

Nous devons prêter plus d’attention sur les différentes formes de violences, et abus de pouvoir dont les populations sont victimes, que ce soit entre gouvernants et gouvernés, autorités policières, judiciaires, administratives et citoyens, si nous voulons chercher les moyens de réinstaurer un véritable dialogue national loin des préoccupations politiciennes.

Si nous jetions un regard plus attentif sur notre pays, on se rendrait compte que la violence est présente partout dans notre société, et n’épargne aucun groupe ou catégorie sociale.

Elle sévit contre les enfants, les femmes, les hommes et les animaux. Elle semble ne pas trop nous choquer quand elle explose lors des compétitions sportives ou à travers des bavures policières.

On en parle peu lorsqu’elle s’extériorise par  les stigmatisations envers les personnes ayant des problèmes physiques (gros, maigres, petits, de pigmentation), les pauvres, les femmes infertiles, les derniers de la classe, etc.

Elle se donne à voir à travers les infanticides, les enfants abandonnés, ceux que l’on laisse derrière soi comme un boulet pour convoler en seconde noce, ceux que l’on peut même « donner » à « des hommes de confiance ».

Elle s’exprime par le manque de respect du bien d’autrui, du bien commun de la vie privée et de la dignité des individus en général.

Nous pouvons voir ses signes dans les différents abus de pouvoir dans les relations entre les autorités politiques, administratives, policières et autres, et les populations. Ces dernières sont traitées comme des citoyens de seconde zone dans les différentes administrations de ce pays, où les différents prestataires de service sont si peu serviables  qu’ils donnent l’impression que les citoyens leurs sont redevables des « faveurs qu’ils leur fournissent ».

Nous vivons dans un pays où chacun utilise sa petite parcelle de pouvoir à sa disposition pour se permettre de rabaisser, d’écraser celui qu’il considère comme « plus petit » que lui. Notre société tolère la prévalence de punitions corporelles à l’école et dans les « Daaras », où les enfants sont humiliés devant leurs pairs.

Ces punitions et blâmes parfois humiliantes ont, pour beaucoup, participé à étouffer la créativité, les potentialités intellectuelles et aptitudes sociales de nombreux individus et constitue une des causes du décrochage scolaire. 

Qu’en est-il de la violence du dénuement ? Celle que l’on ressent quand on ne peut satisfaire ses besoins les plus élémentaires, assurer la nourriture à sa progéniture. Celle du sentiment d’inutilité qui habite la majeure partie des sans-emploi, de ce mépris envers  tous ceux qui pratiquent des professions manuelles : tellement dévalorisés par ceux qui sont au-dessus de l’échelle sociale, alors que leurs activités sont souvent plus utiles pour la société que beaucoup de ces fonctions parasites au sommet de certaines administrations, institutions et entreprises.

Nous avons des autorités, qui, enfermées dans leur univers illusoire, ne semblent pas se rendre compte de la violence qui traverse une société qu’ils croient pacifique par essence, alors qu’elle est déchirée par l’oppression à tous les niveaux. Elles sont restées inattentives aux appels au secours de cette jeunesse qui, devant ce mur d’incompréhension se réfugie de plus en plus dans des groupes sectaires, a recours à l’intoxication générale, et souffre massivement des troubles psychiatriques, faute de véritables oreilles attentives et de mains tendues.

Dans notre société le respect des anciens s’est transformé, en perdant la bienveillance qui sied à toute autorité, en une dictature des aînés. Dictature qui instille la rigidité à tous les membres, toutes les « articulations » du corps social, se reproduit à tous les niveaux de la société, affectant négativement les différents rapports entre : gouvernants/citoyens, parents/enfants, maîtres/élèves, médecins/ patients, maris/femmes, etc.

Le père de famille, la mère de famille, l’enseignant, l’employé administratif, jusqu’aux membres de la haute administration d’état, reproduisent ce modèle autoritaire qui vient de la combinaison entre des pratiques sociales  dont on ignore les principes et le contexte dans lequel elles ont été élaborées, et l’accommodation à l’oppression collective subie depuis des siècles. Ce modèle qui ne nous est d’ailleurs pas spécifique, consiste à se comporter comme un « mouton » devant les puissants et à opprimer tous ceux que l’on considère comme se situant « en dessous » de la hiérarchie sociale, épouses, enfants, employés, patients, etc.

Ce modèle exprime l’échec d’un leadership dont il essaie de dissimuler l’incompétence.

La sclérose de nos sociétés qui en résulte, crée des fissures dans le tissu social, fournissant ainsi autant de prétextes, permettent aux forces étrangères d’intervenir afin de les « colmater », les « remodeler », réorganiser selon leurs intérêts.

Persister dans ces méthodes, c’est non seulement couper les ailes à la jeunesse, à qui l’on va venir ensuite reprocher de manquer d’initiative après avoir affaibli toute confiance en elle, mais c’est surtout, semer les germes de la violence dans une société que seul le manque de lucidité peut nous faire dire qu’elle est « pacifique ».

Pour un peuple qui fait l’objet d’une entreprise de deshumanisation depuis des siècles, n’est-ce pas là, participer à former des individus à l’estime de soi diminué, et/ou à l’ego surdimensionné. Des individus qui iront chercher la gratification à l’extérieur de leur famille, hors de de leur communauté ? N’est-ce pas courir le risque de les rendre vulnérables à l’influence de groupes aux objectifs pouvant être nocifs et destructeurs pour notre société ?

Nos différentes pratiques et institutions sociales, doivent être au service de la Vérité et la Justice.

Sans un questionnement critique sur notre condition, nous risquons de reproduire des structures oppressives qui nous empêchent d’exalter l’expression de nos potentialités. C’est faire sombrer une société dans la sclérose générale et la vouer à la destruction, que de renoncer à l’effort de de penser par nous-mêmes, en suivant aveuglément des pratiques que l’on ne se donne pas la peine de questionner, de penser en profondeur. Devant des sociétés en situation de « crise » permanente, faisant face à de multiples défis qui menacent leur survie, nous ne pouvons pas nous permettre de continuer d’agir sans remettre en question nos modes de fonctionnement, surtout lorsque ceux-ci peuvent nous empêcher de sortir de notre condition.