A l’école de la fascination pour l’Occident


En Afrique, l’accueil sans réserve que nous faisons à l’expertise étrangère vient en grande partie du complexe d’infériorité véhiculé par l’école, ce qui a tendance à nous convaincre de notre incapacité à compter sur nos propres ressources intellectuelles.

Le système éducatif est un dispositif essentiel, dans le maintien de la domination occidentale sur les peuples africains. Elle est le lieu privilégié de la diffusion de l’idéologie néo-coloniale et de ses multiples mécanismes d’aliénation. Cela, en substituant par une conquête des esprits, infiniment plus subtile et plus pernicieuse, la sujétion par les armes qui, elle, ne contraignait que les corps.

C’est parce que l’école en Afrique, a généralement conservé l’essentiel de l’héritage colonial dont les objectifs étaient de former nos esprits aux intentions du maître1. En imposant les langues étrangères comme langue véhiculaire dans nos pays2, nous perdons les moyens de comprendre notre propre environnement direct et surtout les véritables enjeux du monde dans lequel nous vivons.

Depuis, s'il y a eu quelques changements après les indépendances, ils ont porté sur l’encadrement pédagogique et administratif, les finalités, les contenus et les orientations sont demeurés les mêmes.

Il n’est point besoin d’être expert pour comprendre qu’il existe un lien de causalité évident entre éducation et changement social, dont la clé réside dans le contenu des programmes d’enseignement et de formation professionnelle.

Les programmes scolaires qui sont très souvent, l’expression fondamentale des priorités nationales ou des visions du monde propres à chaque culture, n’ont pas bougé.

L’essentiel des savoirs transmis dans les écoles et universités africaines a été conçu et élaboré en dehors de l’Afrique et la majorité des ouvrages scolaires utilisés, est importée.

Les connaissances diffusées dans les manuels scolaires et enseignées dans les différentes disciplines, les programmes universitaires, sont loin d’être neutres. Elles ne se limitent pas seulement à l’exposé objectif de faits, mais véhiculent les principes, les valeurs et les visions politiques, économiques, culturelle de la société qui les élabore.

Nos programmes d’histoire, par exemple, accordent une grande place à l’histoire européenne, alors que le passé du continent, l'histoire des royaumes et empires africains de l’Afrique précoloniale, sont abordés de façon expéditive. Les éléments clés de l'histoire de l’Afrique, interviennent dans le cursus à un âge où on n’est pas suffisamment bien armé pour les analyser, les appréhender correctement et les mettre en perspective.

Nous connaissons le moyen âge européen, l’histoire contemporaine occidentale et ignorons l’histoire récente du continent africain, les enjeux et les acteurs de la marche vers les « indépendances » africaines des différents pays frères. Des périodes et événements importants de notre histoire continentale, échappent à notre mémoire collective.

Ce qui compromet considérablement les chances de susciter chez nous, Africains, un sentiment d’appartenance à une communauté de destin et de surtout prendre conscience, que la lutte pour la libération du continent est plus que d’actualité.

L’enseignement de notre histoire, au lieu d’affiner notre conscience historique, nous installe plutôt dans une sorte d’amnésie sociale qui nous fait ignorer les enjeux du présent et les défis de l’avenir, ce qui explique en partie la faiblesse de nos institutions, que nous décrions tant.

La loyauté à nos institutions repose fondamentalement dans la conscience d’une dignité à préserver, de valeurs communes à perpétuer et de libertés collectives à défendre.

Nous avons un système d’enseignement étranger à nos sociétés, totalement coupé de notre univers socioculturel. L’enseignement, exclut pratiquement tous les savoirs et expériences accumulés par nos ancêtres et n’ouvre aucune fenêtre sur notre environnement proche et les conditions de vie de nos contemporains.

L’univers scolaire ne stimule pas l’intérêt pour notre cadre de vie immédiat et les différentes catégories socioprofessionnelles qui le composent, à l’instar du monde des paysans, des artistes et artisans.

Dans l’espace « francophone », le système éducatif affiche le même mépris pour les métiers techniques que leur pays de « référence », ainsi l’essentiel de la formation professionnelle est assuré de façon informelle par de braves citoyens qui ne reçoivent aucun soutien des pouvoirs publics.

Le système éducatif n’encourage pas de ce fait, les compétences qu’il forme, à penser à plus tard, ajouter de la valeur aux différentes activités des populations et ainsi aider à résoudre, les problèmes spécifiques auxquelles ces dernières font face.

Il produit plutôt, des individus qui vont mépriser les savoirs et savoirs faire traditionnels de leurs pays. Ce qui conduit à la déconnexion de « l’élite » instruite de la masse des « ignorants ».

Comment pouvons-nous transformer une société qu’on nous apprend à ignorer voire même à mépriser ?

Ainsi, coupée de nos réalités, l’école telle qu’elle fonctionne généralement dans nos pays, n’est qu’un moyen de promotion individuelle et non pas un outil de transformation sociale et collective. Les membres de la minorité qui auront la chance de « réussir » auront à leur charge , la masse des désœuvrés que ne cesse de produire le système.

Le problème fondamental de l’éducation en Afrique, est donc sa désarticulation profonde d’avec la société, son inadéquation, aussi bien dans le contenu de ses programmes que dans ses objectifs, d’avec les conditions réelles des populations africaines.

Toutes les sociétés forment les hommes qui doivent maintenir leur équilibre et assurer leur pérennité par leur système éducatif. Nous, nous formons ceux qui vont contribuer à renforcer le pouvoir des sociétés de ceux qui conçoivent nos programmes scolaires.

C’est pourquoi nous peinons à identifier et à relever les nombreux défis qui se posent à nous, et ne parvenons pas à créer des emplois qui pourraient répondre aux véritables besoins de nos populations.

Nous continuons ainsi de former des hommes et des femmes, souvent incapables de penser leurs sociétés et de créer leurs propres opportunités. C’est comme si nous trouvions tout à fait normal, d’être les éternels serviteurs des autres peuples, qu’ils soient occidentaux, chinois, indiens, etc. Et cela, même dans des projets qui desservent l’intérêt de nos populations.

La plus grande ambition de notre jeunesse scolarisée, est bien souvent, de mettre leurs compétences au service de l’expansion des entreprises étrangères, de servir dans les institutions occidentales ; et non pas de mettre sur pied des institutions ou de créer des entreprises qui pourraient rivaliser avec les leurs.

Dans un tel contexte, peut-on vraiment s’étonner que nos dirigeants servent des intérêts étrangers et que la nature des relations entre l’Afrique et l’Occident n’aie jamais changé depuis l’esclavage ?

De la même façon qu’hier, nos ancêtres réduits à l’esclavage mettaient leurs compétences à l’enrichissement de leurs maîtres, nous continuons aujourd’hui de mettre les nôtres au service de nos oppresseurs.

Les enseignements traditionnels et religieux, sont délaissés par nos Etats au profit de l’école moderne. Pourtant, si l’école s’adresse principalement à la formation des « esprits », l’inculcation des vertus et l’éducation de la volonté, se déroulent hors de ses murs. Les différentes organisations et institutions sociales doivent participer au travail éducatif.

L’absence de soutien et d’encadrement des autres systèmes d’éducation et de socialisation, peut entraîner des dégâts considérables. Ce déficit d’encadrement est pour beaucoup, à l’origine du problème des enfants « talibés »3 au Sénégal.

Ainsi, ceux qui demain, pourraient constituer les véritables élites du pays, sont aujourd’hui en train de mendier leur pitance dans les rues de nos capitales, exposés à des risques qui peuvent les détruire de façon irréversible.

Nous avons renoncé à former nos élites à partir de nos valeurs propres, et pensons construire notre leadership sous la tutelle occidentale, ce qui ne revient qu’à promouvoir une forme élevée de servitude.

Des « grandes écoles » ne sortent souvent que des administrateurs qui gèrent le statu quo, tandis que les leaders forgés au feu des adversités de l’existence, et imprégnés des valeurs cardinales, fraient des chemins nouveaux, en suscitant chez leurs peuples, l’espoir, l’enthousiasme et l’audace d’emprunter des voies inexplorées.

Même les connaissances que nous avons de nos sociétés et de nous-mêmes, nous viennent généralement des occidentaux.

La tutelle intellectuelle occidentale, qui s’exerce sur nos institutions scolaires et universitaires, fait que bien souvent, la production scientifique de nos académiciens ne se fait que l’écho des préoccupations intellectuelles de leurs « pairs » en Occident. C’est pourquoi leurs travaux viennent rarement revigorer une société amorphe, tant ils sont déconnectés des préoccupations essentielles de nos populations.

Nous, nous comportons comme si aucun peuple n’a pensé le monde, à part les Occidentaux, et que la signification profonde et le sens ultime des activités humaines devraient nous venir forcement du monde Gréco-romain.

Les chemins de nos aventures intellectuelles sont balisés par l’école, la littérature et les productions culturelles occidentales, si bien que souvent, même les sentiers de travers que nous empruntons pour éviter Charybde, nous font tomber en Scylla.

Nous peinons à sortir des sentiers battus, à penser hors des cadres préétablis et n’osons pas donner libre cours à notre créativité. Nous acceptons sans aucune réserve, que d’autres viennent nous imposer leurs notions et concepts pour décrire et agir sur un monde qu’ils n’ont pas créé.

C’est comme si l’école nous installait dans une posture schizophrénique, ce qui expliquerait peut être, nos incohérences idéologiques et nos oscillations politiques.

Il est nécessaire de repenser le contenu de nos programmes d’enseignement, si nous voulons faire passer le rôle de l’Ecole, d’un instrument de domination à celui d’un véritable outil de libération et de levier du progrès social. Il faudra pour ce faire, passer de l’école occidentale à l’école Africaine.

Notre système éducatif devrait nous permettre d’élaborer et de construire notre propre corps de savoirs, d’affûter nos propres outils méthodologiques si nécessaire, de systématiser les expériences accumulées par nos ancêtres et nos contemporains au fil des siècles, aussi bien sur le continent que dans leurs lieux d’établissement au sein de la diaspora.

C’est la seule condition, si nous voulons nous affranchir de la tutelle intellectuelle de l’Occident. Pour ne plus avoir à chercher à construire des nations selon sa conception, d'atteindre le développement tel que l’Occident le conçoit, et d’instaurer un régime démocratique selon les critères occidentaux.

Allons-nous rester éternellement à tous les niveaux et à tous les échelons « à l’école » des Occidentaux, dépendant d’eux, dans tous les domaines de l’activité humaine ? Allons-nous les laisser continuer de concevoir « nos projets », nous en fournir les outils méthodologiques, nous donner les concepts et slogans à la mode, ne nous laissant d’autre liberté que celui de les répéter fièrement ?

Il nous faudra renoncer à faire de l’Occident notre horizon, afin de renouer avec nous-mêmes et retrouver la véritable trajectoire de notre humanité, le sens de notre existence, pour concevoir par nous mêmes le type de société dans lequel nous voulons vivre.

Tant que le sens de l’existence, le but de l’éducation et l’idée de la réussite de nos enfants seront réduits au seul fait de faire des études pour trouver un travail auprès des entreprises et des institutions occidentales, en vue de l’acquisition effrénée de biens matériels, tant que la réussite personnelle primera sur le progrès collectif, l’Afrique restera sous tutelle étrangère, quand bien même toute sa population serait alphabétisée.

Le savoir, à lui seul, ne suffit pas s’il n’est pas accompagné d’une conscience politique qui permet de mobiliser, d’organiser et d’orienter nos connaissances et compétences dans l’intérêt de nos sociétés qui est en définitive notre libération de toute tutelle étrangère et la pleine réalisation de notre Humanité.


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Notes

1 «Pour transformer les peuples primitifs de nos colonies, pour les rendre le plus possible dévoués à notre cause et utiles à nos entreprises, nous n'avons à notre disposition qu'un nombre très limité de moyens et le moyen le plus sûr, c'est de prendre l'indigène dès l'enfance, d'obtenir de lui qu'il nous fréquente assidûment et qu'il subisse nos habitudes intellectuelles et morales pendant plusieurs années de suite ; en un mot, de lui ouvrir des écoles où son esprit se forme à nos intentions.»

Georges Hardy Une Conquête Morale : l’enseignement en A.O.F, p.350, Paris, A. Colin 1917.

2 «Pour renforcer la politique de francisation orale, William Ponty établit clairement que toute institution privée confessionnelle ou non n’existe que pour servir la cause française et se doit d’appliquer les programmes et méthodes d’instruction similaires à ceux de l’école officielle» - «En mars 1922, le but exclusif de «l’école française» sera de donner aux élèves les premiers éléments d’une instruction générale, d’affermir les qualités de caractère et de développer les sentiments de loyalisme envers la France. Turcotte lois 5.»

Cité par Linda S. Lehmil de Tulane University (USA) French colonial education. The empire of language, 1830—1944 thèse 2007.

3 Enfants des écoles d’enseignements religieux islamiques au Sénégal qui mendient pour se nourrir.