Sénégal : Considérations générales
sur la situation nationale
Après bientôt près de deux ans d’alternance, nous tenons à partager notre vision sur la situation du pays qui traverse des moments difficiles.
Nous saluons la volonté exprimée par le nouveau régime en place au Sénégal de sortir de la domination néocoloniale que subit notre pays à l’instar de la majorité des pays africains.
Nous soutenons les mesures concernant le démantèlement des bases militaires française, l’occupation anarchique et les constructions empiétant sur le domaine public, maritime ou sur les forêts classées, ainsi que la politique de reddition des comptes. Tout comme la résolution de renégocier les contrats miniers, les licences d’opérateurs audiovisuels, ainsi que la volonté de repenser les partenariats internationaux.
Nous approuvons les efforts et initiatives entrepris par le gouvernement dans le sens de la reconquête de notre souveraineté et pour une meilleure intégration économique panafricaine à l’échelle sous régionale, le paiement d’une partie de la dette des paysans envers les opérateurs semenciers et la réduction des prix de certains biens et services ou denrées de première nécessité.
Nous considérons toutefois que certaines de ces mesures, quoique symboliquement importantes, demeurent superficielles devant l’acuité et l’énormité des défis qu’elles sont censées adresser.
Le départ de l’armée française ne remet pas en question les accords de défense et de coopération, encore moins la main mise française en particulier, et étrangère en général, sur notre économie et notre système monétaire.
La question foncière, qui se trouve au cœur de toute politique de souveraineté véritable, n’est pas abordée dans ses aspects les plus fondamentaux. Les populations urbaines comme rurales sont toujours victimes de spoliations foncières ; de larges superficies de terrains sont octroyées à des entreprises étrangères.
Hormis la volonté d’accueillir des usines de montage destinées au marché national et sous régional, nous ne voyons pas les signes indiquant une véritable politique industrielle capable d’absorber de façon durable une partie importante des jeunes sans-emplois reposant sur les forces motrices nationales.
Nous ne voyons aucune tentative de refondation profonde de notre système éducatif fondamentalement obsolète en dehors des considérations élitistes souvent contraires aux principes d’égalité et d’équité, pour l’accès à tous, à une éducation de qualité et centrée sur le développement véritablement endogène et communautaire et non sur la formation de ressources humaines au profit des entreprises et institutions étrangères.
Nous restons sur notre faim concernant une véritable politique de protection de notre environnement face à la déforestation accélérée, de nos eaux souterraines menacées par la pollution industrielle et minière ainsi que de l’utilisation inconsidérée des produits chimiques.
Cette posture est malheureusement loin d’être spécifique à ce secteur.
Nos politiques, dans leur grande majorité, qu’elles concernent la santé, l’éducation et la famille entre autres, semblent toutes dans leur grande majorité s’inscrire dans une dynamique de soumission à un agenda international.
Derrière bon nombre de politiques aux généreuses intentions affichées : logements sociaux, « villes intelligentes », « durables » et « inclusifs », se cachent des projets financiers répondant plus aux intérêts des investisseurs et développeurs qu’aux besoins des populations dont la satisfaction de leurs besoins vitaux constitue un marché générant d’énormes profits, perpétuant ainsi les inégalités issues de la colonisation.
Est–ce aux bailleurs de fonds et aux organisations de la communauté internationale (Etats unis et Union Européenne) sans aucune légitimité au niveau national, qu’il appartient de s’ériger en « décideurs » des valeurs et croyances, de définir le modèle économique, le système éducatif et par conséquent, du type de société qui devrait exister sous nos cieux ?
Peut-on vraiment transformer le système en s’appuyant sur les mêmes forces aussi bien exogènes qu’endogènes qui le soutiennent ; en adhérant à ses principes fondamentaux, accueillant à bras ouverts les mécanismes de contrôle d’exploitation et de pillage que sont le partenariat public privé, les différents fonds verts, crédits carbones, entre autres ?
Comment pourrait-on sortir de ce cercle vicieux, si nos dirigeants, se donnent pour mission de soutenir l’expansion d’entreprises étrangères elles-mêmes soutenues par leurs propres dirigeants, et n’avoir pour ambition pour le secteur privé national formel et surtout informel d’autre ambition que de le maintenir dans son statut embryonnaire, sans possibilité d’organisation au niveau interne, condition d’une expansion au niveau international.
La « modernisation » de l’agriculture et de l’élevage secteur que nous pensons devoir être le levier essentiel de toute transformation économique, s’inscrit dans une démarche qui ne semble pas avoir tiré des leçons des dérives de l’agriculture intensive ou de la monoculture et qui sous le prétexte d’atteindre « l’autosuffisance », nous impose la déforestation accélérée, l’usage excessif des pesticides, des OGM, et n’offre aucune considération aux producteurs locaux et à leurs expériences.
Ces « politiques » reposant sur une analyse très superficielle du problème de ce secteur, et un mimétisme du modèle agricole capitaliste occidental, enrichissent les agro-industriels et éleveurs étrangers et mettent les jeunes entrepreneurs et ingénieurs agricoles au service du vicieux projet d’asphyxie de la paysannerie locale.
Comment une politique agricole s’inscrivant dans une démarche purement productiviste, ignorant toute la dimension anthropologique qui permettrait d’opérer des transformations majeures au niveau national pourrait-elle s’atteler à la fastidieuse tâche de réorganisation en profondeur de tout un secteur ?
Recourir aux entreprises étrangères pour qu’elles nous fournissent les intrants agricoles et d’élevage, en plus de capter le marché des importations au niveau local ainsi que l’essentiel des subventions agricoles, ce n’est pas mener une politique agricole mais se positionner en véritable représentant commercial de ces entreprises.
Le développement de toutes ces activités disposant de fortes potentialités de création d’emplois ne semble pas faire partie du programme d’industrialisation national.
Dans beaucoup de mesures concernant les politiques publiques, on perçoit les signes de ce mimétisme servile en vigueur chez les classes dirigeantes africaines, reflétant l’adoption de la vision linéaire de l’histoire de l’humanité, du mythe d’un progrès continu que l‘Occident nous a vendu comme une ultime finalité, dont l’ambition se résume à vouloir reproduire chez nous ce qui existe dans les pays dits développés.
C’est une conception largement partagée par des technocrates tellement habitués à réciter le bréviaire et exécuter à la lettre les outils méthodologiques conçues et élaborés par les institutions internationales, qu’elle en a perdu l’habitude de penser et d’agir par elle-même dont l’ambition se résume à vouloir reproduire chez nous ce qui existe dans les pays dits développés.
Le développement ne consiste pas à se lancer dans d’ambitieux projets d’infrastructures qui enrichissent les cabinets et entreprises étrangères ; ou par l’acquisition d’onéreux équipements dernier cri, que ne peut manipuler qu’une partie infime du personnel, pour équiper des infrastructures ne répondant pas aux normes de salubrité et de sécurité, et de surcroit, sont difficilement accessibles en raison de l’état de délabrement des routes.
Le développement requiert avant tout la capacité à penser en bâtisseurs de nation, à l’instar des différentes civilisations millénaires qui nous ont précédées.
Il suffit, en étant animé par la détermination de s’engager dans un processus continu d’amélioration au service du bien-être collectif, de savoir mobiliser nos compétences locales ou expatriées, en dehors de toutes considérations partisanes, en adoptant l’esprit de discipline, d’excellence et de dévouement dans l’exécution des tâches les plus élémentaires.
Sans pensée critique ni recul historique, convaincus de la supériorité de l’Occident qui se croit investi de la mission de mener l’humanité vers la « terre promise », nous avançons depuis des décennies les pieds brûlés sur les pavés de braises de l’enfer de la modernité capitaliste occidentale.
Nous sommes pour la reddition des comptes, parce que nous pensons que toute la lumière doit être faite aussi bien sur les détournements de fonds publics que sur les violences pré électorales, pour en finir définitivement avec cette tradition d’impunité de nos hommes politiques et autorités publiques.
Toutefois, cette exigence de justice répressive ne devrait point se faire au détriment de celle de la justice sociale, celle concernant l’accès des populations à l’alimentation, la santé, l’éducation, la sécurité, la défense de leurs libertés individuelles et le respect des institutions.
L’impératif de reddition des comptes ne concerne pas uniquement la précédente administration. Le régime actuel ne saurait, par un exercice d’auto-absolution, en pointant du doigt le régime précèdent, échapper à l’exigence de redevabilité et de transparence dans la gestion des finances et des affaires publiques. De simples réfutations ne sauraient remplacer les enquêtes sur les questions litigeuses, la transparence dans les procédures d’octroi des marchés publics, la publication des statistiques concernant la dette, ainsi que de tous les documents permettant aux citoyens de se faire une opinion éclairée sur la gestion de leurs ressources.
Cette reddition des comptes ne semble pas s’attaquer de façon radicale aux causes profondes de la corruption généralisée qui gangrène notre société.
La lutte contre la corruption nécessite le démantèlement des mécanismes et procédures qui permettent à des fonctionnaires de l’Etat, à tous les niveaux, de s’enrichir sur le dos des contribuables.
Sur le plan de la gouvernance, les pratiques relevant de la politique politicienne continuent de prévaloir ; les reniements, concernant la dépolitisation de l’administration, la suppression des fonds politiques, la fusion des services, la sobriété dans la gestion de l’Etat, etc.
Nous déplorons le climat délétère qui règne sur la scène politique, la virulence du débat entre majorité et opposition qui n’épargne même pas l’assemblée nationale dont les membres, à part quelques rares exceptions, ont de la peine à remplir leur mission de véritables représentants du peuple.
Nous regrettons la persistance des discours inappropriés et souvent empreints de condescendance envers le peuple, la volonté de museler les voix discordantes, l’utilisation de ministres et directeurs de services de l’Etat comme « agents de relations publiques », ainsi que des chroniqueurs et influenceurs au service d’une entreprise de propagande politique.
Les véritables débats d’idées sur les questions fondamentales au niveau national et les enjeux sur le plan international sont ainsi relégués au second plan pour ne tourner qu’autour des personnes. Dans un manichéisme des plus paresseux, s’installe, malgré la réticence publiquement affichée du principal concerné, le Président du Pastef en l’occurrence, un culte de la personnalité savamment entretenu.
Adopter une telle stratégie pleinement assumée, reposant essentiellement sur le recours excessif à la « communication », c’est non seulement risquer de tomber dans la propagande populiste, la manipulation, populiste, c’est avoir pour horizon la prochaine échéance électorale, mais c’est surtout chercher à changer la perception des électeurs plutôt que de transformer la réalité des populations en s’attaquant à leurs réelles aspirations.
A ce propos, nous ne pensons pas que les véritables attentes des populations consistent à voir des policiers leur distribuer le « Ndogou », mais qu’ils cessent les exactions, abus d’autorité et humiliations, violences, ainsi que toutes les pratiques qui s’inscrivent dans la tradition du mépris colonial envers les populations indigènes.
Nous avons la même position concernant le dialogue politique.
Nous estimons que c’est faire preuve d’une grande naïveté que de considérer que devant les nombreux défis qui se posent à nos sociétés, les priorités de nos nations consistent à organiser les modalités de choix de nos gouvernants, donner un statut au chef de l’opposition, ou limiter le nombre de partis politiques. Comment se fait-il qu’après plus d’un demi-siècle, la vitrine de la démocratie en Afrique ne sache toujours pas mettre en place les mécanismes permettant d’organiser des élections libres et transparentes ?
Nous pensons d’ailleurs qu’il est temps d’en finir avec le monopole des partis politiques dans la représentation politique nationale, pour mettre en place les mécanismes et dispositifs permettant d’accroître la participation citoyenne aux décisions qui affectent nos existences.
C’est vider la démocratie de son sens que de faire de la compétition électorale le fondement de la vie politique nationale.
C’est justement par ce mécanisme de polarisation pouvoir/opposition dont le peuple est l’éternel perdant, que se maintient le système. Le destin des peuples devrait se décider en dehors de toutes considérations partisanes et corporatistes.
La notion de peuple va bien au-delà du corps électoral. Il englobe aussi bien ceux qui nous ont précédé que ceux qui vont nous survivre.
C’est dire que le simple fait de disposer de la majorité électorale ne saurait autoriser pas l’instauration d’une dictature de la majorité, d’autant plus que l’on fait appel à tous pour construire un pays.
Pour nous, Africains sous domination impérialiste et néocoloniale, la « démocratie électorale » aussi importante qu’elle puisse être, qui n’est qu’un moyen, ne saurait être considérée comme une finalité et se substituer à l’exigence de libération nationale qui passe nécessairement par l’élévation de notre condition économique collective.
Notre préoccupation principale devrait consister non pas à rivaliser en créativité pour contenir l’opposition ou diaboliser le pouvoir, mais de lutter pour nous libérer de toute forme d’asservissement économique, monétaire, intellectuelle et culturelle.
C’est dans ce processus de libération que se construit la véritable démocratie ou le peuple décide par lui-même des décisions qui le concerne ; celle qui ne limite pas le cercle des « décideurs » aux gouvernants, bailleurs de fonds internationaux et diverses organisations de la communauté internationale qui bien souvent ne disposent d’aucune légitimité au niveau national.
Dans cette même veine, nous déplorons l’attitude condescendante envers le peuple qui transparait dans les différents discours.
Les propos du président de l’assemblée nationale qui « ne veut pas laisser ses députés venir en taxi », relèvent de cette condescendance, tout autant qu’elle révèle une conception patrimoniale du pouvoir, d’une confusion sur les éléments fondamentaux de la fonction élective faussement attribuée au mérite personnel.
C’est manquer de respect au peuple que de considérer que la « représentation » politique devrait aller de pair avec l’obtention de privilèges.
Les fastes du « pouvoir » ne sont point une obligation encore moins une nécessité, car bien des pays qui financent des programmes de coopération dans nos pays s’en dispensent.
Une politique de sobriété dans la gestion des ressources publiques ne constituerait-il pas un choix plus judicieux dans nos pays, surtout pour des « panafricanistes révolutionnaires de gauche » ?
Les peuples n’élisent pas leurs dirigeants pour qu’ils « assument » leur suffisance, ou des bilans, alors qu’ils attendent depuis des décennies à voir satisfaits leurs besoins les plus élémentaires.
C’est, s’inscrire dans la continuité de l’État néocolonial comme instrument de reproduction des structures de domination, que d’adopter des postures autoritaires, au lieu de s’engager dans une dynamique de transformation nationale.
Nous condamnons la persistance de cette pratique consistant de la part du Président de la République ou autres autorités de l’Etat, d’utiliser les ressources financières et foncières nationales comme leur patrimoine personnel pour récompenser certains groupes ou personnes.
Chercher à justifier cette pratique en invoquant la vocation sociale de l’Etat est d’une légèreté qui n’honore pas ses auteurs, car l’Etat a justement pour mission principale de régler les problèmes sociaux en permettant l’accès à tous ou du moins au plus grand nombre à des services publics de qualité, dans le respect des principes d’équité et de justice.
Cette tradition politique, expression dépassée d’une conception patrimoniale de l’Etat, est moralement injustifiable et logiquement indéfendable, d’autant plus qu’aucun pouvoir constituant émanant du peuple sénégalais n’est à l’origine de ces dispositions qui donnent à nos différentes autorités, le privilège de faire montre de générosité avec nos ressources comme s’ils en étaient les légitimes propriétaires.
Cette conception d’un Président « monarque » est des plus archaïque et tranche avec nos valeurs traditionnelles et religieuses. Dans beaucoup de régions du continent africain, les rois étaient loin de jouir de pouvoirs aussi étendus sans contrepouvoir et les populations pouvaient contester leurs décisions.
Si nous voulons nous débarrasser de l’hyper-présidentialisme, qui n’est rien d’autre que le néocolonialisme dans sa fonction de représentation institutionnelle de l’ordre colonial, cet esprit qui traverse toute l’administration, il ne suffit pas de changer les textes si l’on ne change pas de comportement une fois arrivé au pouvoir.
Sans la réduction du train de vie de l’Etat, pouvons-nous continuer de solliciter encore les populations qui depuis des décennies, n’ont cessé de consentir de lourds sacrifices pour enrichir une minorité au pouvoir, incapable de tenir leurs promesses et de mettre notre pays sur les rails du progrès ?
Il n’y a rien d’extraordinaire à entretenir un modèle de gouvernance consistant principalement à taxer les pauvres pour enrichir les riches, des populations bien organisées pourraient s’en charger sans avoir besoin d’un Etat
Les populations n’ont pas besoin d’entretenir un Etat vorace dont la fonction principale est la collecte d’impôts, pratique millénaire, si c’est pour enrichir principalement les usuriers de la finance internationale et leurs complices au niveau national, continuant ainsi dans la logique coloniale de financement des colonies par les populations colonisées elles-mêmes.
Le moment n’est-il pas venu de mettre à contribution cette minorité parasite, constituée d’investisseurs, d’hommes politiques, de bureaucrates entre autres, qui par la facilitation de l’exploitation de nos ressources et de notre labeur, bénéficie de privilèges indus ?
Nous observons qu’il existe beaucoup trop de points aveugles et d’incohérences, aussi bien dans les discours qui nous sont servis que dans les postures adoptées qui révèlent un manque évident de rigueur intellectuelle et d’exigence morale, des éléments fondamentaux pour toute révolution.
Ce n’est point à leurs discours aussi radical soit-il, que l’on devrait juger les hommes politiques, mais par les mesures et décisions politiques qu’ils prennent et qui affectent notre vie quotidienne.
Les slogans et les réformes superficielles pourraient-elles suffire à venir à bout d’un système qui, au niveau national, n’est qu’une ramification d’un ordre international impérialiste et capitaliste qui apparemment, ne semble pas déranger le nouveau régime ?
La radicalité ne consiste pas en un simple discours va-t’en guerre qui se contente de dénoncer du bout des lèvres la France-Afrique pour embrasser le néocolonialisme dans la pratique.
Les Africains ont assez dénoncé les injustices causées par la domination coloniale, il s’agit de faire preuve d’une conscience agissante, de construire en silence de véritables stratégies de libération de la dépendance qui nous est imposée.
Est-il vraiment nécessaire de préciser qu’il ne s’agit pas de cesser toute forme de coopération avec l’ancienne puissance colonisatrice, mais de mettre fin aux liens de vassalité qui nous lient à ces derniers en s’engageant à prendre des mesures stratégiques nous permettant de sortir de cette dépendance ?
La radicalité ne signifie pas s’accrocher à ses convictions en dépit de tout fondement empirique. C’est une posture intellectuelle des plus pragmatique, qui invite à analyser la réalité, en s’armant d’une conscience historique pour procéder à une analyse froide et lucide, une situation dans ses causes, ses racines les plus profondes, de façon à trouver des solutions véritablement transformatrices, même en dehors des paradigmes imposés par la pensée dominante qui veut maintenir le statu quo.
Nous ne voyons pas de mesures réellement antisystème dans les décisions politiques permettant d’augurer d’une volonté d’initier une reforme idéologique encore moins une révolution culturelle.
Les nombreux reniements, tâtonnements et incohérences poussent à nous interroger sur la capacité des nouveaux dirigeants à penser la complexité du combat, d’anticiper sur la capacité du système à faire face et de se doter d’un appareil politique capable de naviguer en eaux troubles après la conquête du pouvoir, quelle que puisse être la nature des menaces. La vie des nations est loin d’être un long fleuve tranquille ; un leadership bien formé devrait être en mesure de faire face à tous les défis et menaces.
Les failles idéologiques sont tellement évidentes qu’elles ne sauraient être masquées par les velléités de dérives autoritaires, encore moins, par un « panafricanisme de gauche » affiché comme un costume de prestige qui visiblement s’accommode du capitalisme néo libéral.
Dans la mesure où, ni l’accès au pouvoir, ni l’obtention d’une majorité parlementaire n’ont suffi à démanteler le système, devrions-nous nous aventurer dans l’affaiblissement des contrepouvoirs, faire taire les voix discordantes, sacrifier nos libertés individuelles contre la promesse d’un hypothétique « développement » selon le modèle occidental ou asiatique ?
Il faut des préalables à toute réforme politique, qu’il s’agisse de la formalisation du secteur informel, ou de l’élargissement de l’assiette fiscale. Il faut d’abord donner aux populations la garantie que leur contribution ne sera pas accaparée pour servir par une minorité au niveau local et international. Toute politique fiscale, ou de souveraineté qui voudrait obtenir l’adhésion populaire, devrait reposer sur certaines conditions préalables. Un consensus social basé non seulement sur la transparence et l’éthique, mais surtout sur un ré ancrage de l’Etat dans le corps social ; porté par un programme de transformation politique et social clair, cohérent , capable de rassembler les Sénégalais autour de mesures qui vont éveiller leur sentiment d’appartenance et prendre en compte leur capacité à participer de façon effective aux processus de prise de décisions dans les politiques publiques qui les concernent au premier chef.
Si c’est faire preuve d’une extrême naïveté, même si cela faisait partie des promesses de campagne, que d’attendre le développement du pays dans un court délai, il est plus que raisonnable de s’attendre à des mesures qui dans toute révolution, sont comme des constantes permettant d’identifier les politiques porteuses d’une véritable transformation systémique.
Nous nous trouvons à un tournant historique dans un monde de plus en plus confus, et nous n’avons pas le droit de faillir à notre mission collective de restauration de la dignité de l’homme Africain, en remettant notre pays sur les rails de la bonne gouvernance, de l’ordre, de la discipline et du progrès en se contentant d’une rupture purement générationnelle.
Ce serait faire preuve d’une énorme trahison, que d’utiliser la spontanéité et la générosité de la jeunesse pour détourner et étouffer son élan révolutionnaire afin qu’elle cède au désenchantement, pour permettre aux forces impérialistes de reprendre du poil de la bête afin de perpétuer leur domination.
A ce sujet, nous condamnons vivement les violences policières au sein du campus ayant entraînées la mort d’un étudiant.
L’histoire se répète avec une déconcertante ironie sans aucune créativité, avec l’utilisation des mêmes procédés répressifs, le recours aux mêmes stratégies de communication, éléments de langage et argumentaire pour les justifier.
Si nous sommes contre la violence des étudiants, il faut aussi reconnaitre que celle-ci est loin d’être une nouveauté. La politisation de l’espace universitaire, l’usage de cocktails molotovs, font partie de l’histoire de ce pays au moins depuis 1968, époque où déjà, la question des bourses étudiantes fut un élément déclencheur de ce vaste mouvement social.
Toutefois, cela ne saurait justifier les exactions de la part de forces de sécurité et de défense formées pour maintenir l’ordre.
Sera-t-il désormais facile d’honorer la mémoire de ceux que le régime actuel considère comme des martyrs lorsqu’il s’engage dans la même logique de « répression préventive » qui a conduit à les produire ?
Nous devons faire preuve de la plus grande lucidité, sans complaisance aucune avec les valeurs et principes que nous sommes censés défendre.
Nous ne pouvons pas nous permettre d’aborder la vie politique nationale sur des considérations personnelles ou relevant de l’affect.
Les nouveaux dirigeants à prendre conscience que leurs responsabilités dépassent de loin leurs personnes.
Le peuple sénégalais ne saurait être lié par aucun pacte de loyauté entre des individus.
Le seul contrat qui nous lie, est celui qui fonde leur légitimité à servir le peuple qui par principe ne leur est redevable ni de leur engagement ni de leurs sacrifices consentis dans le combat pour sa libération. Pas plus qu’il n’est même pas obligé de remercier ses dirigeants pour les réalisations financées par la contribution des citoyens.
N’est-ce pas justement le principe même du « don de soi pour la patrie », que de ne rien attendre en retour ?
Parce que dans ce combat pour la justice, nous sommes des nains sur des épaules de géants et sommes redevables de nos relatifs progrès à des individus dont l’histoire a retenu les noms de certains d’entre eux laissant d’autres dans l’anonymat, dont les contributions ont été néanmoins plus significatives que bon nombre d’hommes politiques ayant eu accès aux rênes du pouvoir.
S’il devait y avoir quelque chose à sauver, ce ne serait point un compagnonnage au sommet de l’Etat, mais le contrat qui les lie au peuple sénégalais qui a placé son espoir en leur projet de rupture.
C’est faire preuve d’une grande irresponsabilité que de faire dépendre la stabilité d’un pays, non pas sur de solides mécanismes légaux et institutionnels mais sur la nature des relations entre des individus.
Devant la situation plus que préoccupante que traverse notre pays, la crise généralisée qui touche les ménages, le système éducatif, la santé, le monde rural, il est plus que décevant de voir le débat national tourner autour de personnes et de leurs ambitions politiques. Nous sommes loin des discussions autour des véritables priorités des populations, des mécanismes, procédures, méthodes, protocoles permettant d’élever leur conscience politique afin de pouvoir faire face aux nombreux défis et menaces liés aux enjeux géopolitiques d‘un monde en pleine recomposition géopolitique.
On ne saurait construire un projet politique autour d’individus, aussi exceptionnels soient-ils, parce que leur existence est limitée, tout comme leur pouvoir d’ailleurs.
Cet attachement aveugle à un dirigeant, aussi charismatique soit-il, indique une abdication de la pensée, la mentalité d’un peuple dépourvu de toute volonté d’autodétermination, et constitue ainsi un signe d’extrême vulnérabilité pour la pérennité de tout projet de transformation collective.
Parce qu’en définitive, nous devons notre loyauté à la vérité, la justice et la liberté
Nous invitons toutes les forces vives du peuple sénégalais à se mobiliser afin de sauver l’élan révolutionnaire du peuple sénégalais. La situation critique dans laquelle se trouve notre pays devrait permette l’émergence d’une effervescence intellectuelle plus engagée pour une réelle rupture d’avec le système néocolonial qui permettra de libérer l’énergie des masses autour d’un consensus clair afin de pouvoir les mobiliser pour la reconstruction nationale.